They Moved In Shadow All Together – Emily Jane White [Talitres]

Entre Emily Jane White et la France (et moi !), le coup de cœur fut immédiat et la belle histoire musicale qui en résulta ne s’est jamais démentie depuis la sortie du tout premier album de la jeune femme il y a 8 ans déjà. Du folk sombre et dépouillé de Dark Undercoat à la pop envoûtante de Blood/Lines en passant par les échappées électriques de Victorian America et les superbes arrangements de cordes de Ode To Sentience, la californienne d’Oakland a continuellement su se renouveler et provoquer le plaisir irrésistible de l’écoute. Alors que son 5ème album, le superbe They Moved in Shadow All Together, est paru chez nous fin avril et aux Etats-Unis en juillet, l’occasion est trop belle de venir écrire quelques mots sur cette artiste discrète au talent rare.

Enregistré de décembre 2013 à septembre 2015 entre San Francisco et Oakland, They Moved in Shadow All Together semble marquer un retour aux sources de la musique d’Emily, un retour riche toutefois de l’expérience acquise au fil des ans et ainsi capable de servir à merveille ce folk sombre, mélancolique et incroyablement magnétique construit autour de la voix de son interprète. Une voix magnifique, profonde et éthérée qui constitue sans aucun doute l’instrument premier et essentiel du disque. La jeune femme a d’ailleurs suivi des cours de chant classique pour enrichir sa texture vocale. Le résultat est impressionnant notamment au niveau du rendu des chœurs dont l’ensemble des harmonies, captées dans une chambre d’écho, sont assurées par la seule Emily (l’émouvant “Moulding” ou le délicat “Pallid Eyes” en sont les illustrations les plus parfaites). “L’album se concentre sur les symptômes du traumatisme”, explique la jeune femme. “Le symptôme est le symbole de la fracture de soi-même. Mon but était donc de créer des arrangements vocaux pour les mettre tous en harmonie. Chaque voix possède son ombre et sa silhouette. Il s’agit en fait d’un être à part entière. Chaque voix est singulière mais fait partie d’un tout.”

Cette voix irrésistible vient superbement porter les textes de la chanteuse dont la plume experte conserve, album après album, toute sa puissance d’évocation poétique et mystérieuse. La littérature inspire directement le travail d’écriture de l’américaine : “They moved in shadow all together’’ est une référence à la phrase inaugurale du second roman de Cormac Mc Carthy “Outer Dark” (“L’Obscurité du dehors”, 1968). Cette phrase évoque la descente lancinante et mystérieuse d’étranges voyageurs en provenance des Appalaches. Ces mots sont très malsains, étranges et beaux en même temps. Cette poésie m’a inspiré des images fortes”, a-t-elle ainsi confié en interview. Inspirée, Emily parvient à subtilement mêler l’intime à l’universel, pour finalement profondément bouleverser l’auditeur qui prête attention aux mots. D’autant que la jeune femme se révèle ici en citoyenne militante avec des titres pleinement engagés sur l’époque dans laquelle elle vit. L’intense “The Black Dove” dénonce ainsi le racisme ordinaire et la récente flambée de violences policières aux Etats-Unis tandis que le déchirant “Womankind” s’élève contre les agressions à l’encontre des femmes un peu partout dans le monde. Entre journal intime aux propos très personnels et dénonciations politiques sur le monde d’aujourd’hui, la songwriter sait trouver les mots justes et percutants à chaque fois.

Fine plume et voix incroyable, Emily est aussi une musicienne accomplie. En plus de la guitare, son instrument de prédilection (les superbes “Frozen Garden”, “Pallid Eyes” et “Nightmares On Repeat” nous le rappellent de la plus belle des façons), elle réserve sur ce disque une place de choix au piano dont les mélodies aériennes et entêtantes viennent transcender les titres “Hands”, “Rupturing”, “The Ledge” ou encore “Antechamber”. Pour l’accompagner, la jeune femme a choisi une formation resserrée : l’envoûtant violoncelle et la basse délicate de Shawn Alpay d’un côté, les percussions précises et impeccables de Nick Ott de l’autre. En résulte une alchimie musicale impressionnante de justesse et d’équilibre du début à la fin, une musique lumineuse et réconfortante qui enveloppe à merveille les textes sombres et souvent très durs des chansons. “Le violoncelle est l’instrument à cordes qui pourrait me définir le plus précisément. Sa résonnance dresse à merveille tristesse et mélancolie. Il est le voile, le brouillard tout en étant la lumière qui guide. Les percussions s’apparentent davantage au cœur et au sang”, résume parfaitement Emily.

Avec ce somptueux 5ème album, Emily Jane White réussit un véritable coup de maître et vient nous rappeler s’il en était besoin toute l’étendue de son talent. Elle nous offre ici son meilleur disque à date et sans aucun doute l’un des très grands albums de l’année 2016. Un nouveau chapitre précieux d’une histoire décidément bien à part dans nos cœurs musicaux définitivement conquis.

Lolo from Paris

Bonus : Retour pour le plaisir sur une captation de La Blogothèque d’il y a 2 ans.


Date de parution de l’album : 29 avril 2016

Pour en savoir plus : http://www.emilyjanewhite.com/ ou https://www.facebook.com/emilyjanewhiteofficial/


Chronique également disponible sur A l’écoute

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