Light Upon The Lake – Whitney [Secretly Canadian / PIAS]

“Foutus hippies !

Eh bien, Lieutenant Presley, en voilà des manières, vous entrez dans mon bureau en claquant la porte, maintenant ?

Oh pardon, Général Perkins, je me suis laissé emporter, je n’avais pas vu que vous étiez en train de roupill… euh, en réunion d’état-major.

Hum, bon, alors venez-en au fait, je vous prie, j’ai une nouvelle réunion dans peu de temps avec le Colonel Vincent, nous devons faire un point sur l’école du professeur Sam Phillips.

Eh bien, mon Général, quand je regarde la télé à la maison, et quand Priscilla me laisse un peu sortir, je m’aperçois que le monde a changé. Ce n’est plus aussi facile qu’avant, le rock contre la pop de mauvais goût, les genoux qui tortillent contre les shows en playback, la brillantine contre le Mal. Et nous, à Rockab-land, on doit lutter à nos frontières avec des mecs aux cheveux longs et aux voix douces qui parlent de paix, de fleurs, de beaux paysages… Un matin, ce sont des barbus qui disent s’appeler Woods, le lendemain c’est un blondinet de leurs amis avec ses yeux de Droopy, là, un certain Kevin Morby. Bon Dieu, Général, ça fout les jetons !

Oui mais enfin, Lieutenant Presley, on ne va quand même pas passer tous les chevelus au peloton d’exécution ! Nous avons déjà toléré le soldat Dylan en guise d’apaisement avec les hippies, et entre nous ce ne fut pas notre meilleure décision. En outre, vous aviez des agents de choc pour nous aider dans notre mission de protection de Rockab-land ! Elles sont où, vos Sallie Ford et Courtney Barnett dont vous me rebattiez les oreilles il n’y a pas si naguère ?

Ah, eh bien l’agent Barnett bosse en solo en ce moment, elle est très sollicitée par sa mission sous couverture. Et l’agent Ford a décidé de monter un commando redoutable exclusivement féminin, elle a encore besoin d’un peu de temps.

Mais vous-même, dites-moi, ça faisait longtemps que je ne vous avais pas vu. Et vous reparaissez comme par enchantement aujourd’hui, où étiez-vous passé ?

Ah, là, Général, vous allez être fier de moi ! C’est parce que je testais ma nouvelle tactique pour contrer les hippies : je me suis dit que la meilleure façon de les repousser, c’était de les connaître de l’intérieur. Et donc pour leur montrer que notre musique est meilleure, je me suis dit qu’il fallait que j’écoute leurs albums et que je mette à nu leurs faiblesses. C’est une tactique que j’ai apprise au karaté.

Au kar… hum, je vais faire semblant de ne rien avoir entendu. Et alors comment avez-vous procédé ?

J’ai entendu parler de nouveaux venus, Whitney, et je me suis dit que cela me permettrait de me faire la main sur leur premier album Light Upon The Lake.

Mouais, tout un programme. Et que s’est-il passé ?

Oh le début était vraiment facile : “No Woman” est une bluette racontée sur fond d’arpèges montants et descendants à la guitare avec de petits trilles à chaque changement de phrase, je voyais clair dans leur jeu. Bon et puis il faut dire que c’est ma spécialité, là-dessus je suis imbattable, toutes les filles vous le diront. J’avoue que je me suis laissé porter par le charme de la voix gracile de Julien Ehrlich et les cuivres doux comme du coton. Mais je me suis vite ressaisi, ce n’est pas comme ça qu’ils allaient m’avoir ! Confiant, j’ai poursuivi avec “The Falls” et sa cascade alternée entre batterie et guitare. Là je me suis dit que j’allais les enfoncer, mais ils ont quand même réussi à m’épater avec les parties de cordes sur le pont et les fulgurances de la slide. Ah ils se défendent bien, les bougres ! En plus leurs chansons n’utilisent pas le cadre classique couplet-refrain, ils brouillent les cartes. Je me suis accroché et sur “Golden Days” et son tempo ralenti, j’ai cédé aux cuivres et aux chœurs sur le refrain. Je n’avais pas entendu d’aussi jolis démanchés à la guitare depuis bien longtemps.

Et vous avez capitulé ?

Oh non mon Général, vous savez il m’en faut plus. Enfin, c’est ce que je croyais. Mais la basse bien ronde et la gamme descendante sur fond de trompette de “Dave’s Song” m’ont secoué. C’est redoutable de simplicité, je me suis demandé pourquoi je n’y avais pas pensé plus tôt. Avec son rythme alangui, “Light Upon The Lake” est évidemment directement inspirée par la lumière rasante de l’aube, et ils en font une chanson en apesanteur, légère comme une bulle, avec juste de petits arpèges à la guitare et une voix douce comme le rayon du soleil. Et les paroles, courtes, savent saisir en peu de mots le temps qui passe (“Lonely haze of dawn / When old days are gone”). Bon sang, des gars comme ça devraient être de notre côté ! Et au moment où je pensais pouvoir leur reprocher leur rythmique trop sage, ils vous claquent un bon rock comme Tom Petty sait le faire : syncopes à la batterie, clavier martelé et duel aux guitares sur “No Matter Where We Go”. “On My Own” sonne comme une petite fantaisie de dimanche ensoleillé entre amis à Memphis, avec une basse enjouée et un beau duo de trompettes. Et c’est là que j’ai compris que ma méthode avait atteint ses limites.

Vous avez…

Oui mon Général, j’ai aimé cet album.

Je ne vous félicite pas pour votre efficacité.

Oh ce n’est pas tant le titre “Red Moon” et ses douces volutes à la trompette sur fond de trio basse-batterie-piano cinglant qui m’a convaincu que la fin de l’album : le dépouillement total de l’âme dans la déclaration d’amour à “Polly” (“If only we were young / You’d make me feel warm”) et les accents country de “Follow” avec sa ligne de guitare enjouée et les frappes sèches à contretemps sur la caisse claire. Après les douces lumières du début de l’album, il se referme sur un soleil couchant comme on les aime, mon Général, avec les cow-boys rentrant au ranch.

Vous me prenez par les sentiments, là, je vais rougir.

Excusez-moi, mon Général, mais cet album est tellement beau et généreux, et qui plus est en à peine une demi-heure.

Bon alors ce sont vos nouveaux favoris ?

Eeeeeeh… oui et le mieux serait qu’ils soient des nôtres

Bien, j’en toucherai un mot au Commandant June Carter Cash pour qu’elle voie ce qu’elle peut faire pour eux et peut-être les intégrer à Rockab-land. En revanche ce seront vos élèves, à vous de leur apprendre comment ça se passe chez nous. Et tâchez de faire mieux qu’avec le soldat Dylan. Je veux de l’ordre ! De la discipline !

Bien, mon Général !

Allez, rompez, j’ai du boulot ! foutus hippies, on est mal…”

PO

Bonus : Quand Pitchfork a la bonne idée de filmer Whitney au Brooklyn Steel (New York) le 24 mai dernier, cela donne ça :

 


Date de parution de l’album : 3 juin 2016

Pour en savoir plus : http://www.whitneytheband.com/ ou https://www.facebook.com/whitneychicago/


 

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