Capacity – Big Thief [Saddle Creek]

Un an presque jour pour jour après la sortie de leur premier album révélation “Masterpiece” chroniqué ici-même, Big Thief est de retour avec un second opus encore plus personnel, intense et bouleversant, le magnifique Capacity. Le groupe, devenu au fil des mois et des écoutes si cher à mon petit cœur musical, nous offre ainsi ce qui pourrait bien être le plus bel album paru cette année.

Quartet basé à Brooklyn et composé de la chanteuse-guitariste Adrianne Lenker, du guitariste Buck Meek, du bassiste Max Oleartchik et du batteur James Krivchenia, Big Thief poursuit avec son nouveau disque le voyage émotionnel entrepris sur son prédécesseur, les deux albums ayant été écrits et enregistrés à quelques mois d’intervalle seulement. “C’est assez flou pour moi, mais je crois bien que certaines chansons sont nées simultanément. Je crois que chaque nouvelle chanson ou chaque nouveau projet qui démarre, pousse sur les bases du précédent ouvrage. C’est comme plusieurs niveaux d’écritures qui répondent à la même question”, confie ainsi Adrianne en interview. Cette continuité, on la retrouve dans l’impeccable symbiose musicale du groupe, une identité sonore unique, marquée par l’imbrication parfaite des jeux de guitares d’Adrianne et de Buck, tantôt fusionnels et harmonieux, tantôt distordus et torturés, et la maîtrise absolue du rythme impulsé par le batteur et le bassiste. Mais là où “Masterpiece” accélérait régulièrement le tempo, “Capacity” maintient un cap résolument plus calme et apaisé. “J’éprouve sur ce disque un nouveau sentiment, que je n’avais pas sur “Masterpiece”, c’est celui d’apaisement. Je ne crois pas que ce soit l’apaisement d’avoir trouvé la réponse à quelque chose. Mais plutôt le fait que j’ai trouvé mon rythme de croisière pour continuer à me poser toutes ces questions” explique Adrianne. Pas de single enlevé et immédiat façon “Real Love” ou “Masterpiece”, mais une incroyable harmonie d’ensemble qui se révèle un peu plus à chaque écoute.

Toujours aussi impressionnante, la plume de la chanteuse fascine ici une nouvelle fois. Riche d’une vie aux chapitres déjà multiples et habitée d’une sensibilité extrême, l’américaine confirme à 25 ans seulement son talent rare pour l’écriture avec des textes forts, captivants et complètement bouleversants. N’hésitant pas à se mettre à nu, Adrianne revient sur des passages éprouvants, et voire même traumatisants de son existence. A l’image du superbe “Mythological Beauty” où en alternant les perspectives de narration, elle raconte un accident tragique survenu dans son enfance et au cours duquel elle a bien failli perdre la vie (“You held me in the backseat with a dishrag/ Soaking up blood with your eyes/ I was just five and you were twenty-seven/ Praying Don’t let my baby die“), mais décrit aussi l’histoire de sa propre mère, résolue à se battre pour élever sa famille (“There is a child inside you who’s trying to raise a child in me/ (…)/ If you wanna leave/ You just have to say/ You’re all caught up inside/ But you know the way“), après avoir été contrainte d’abandonner son premier enfant à l’âge de 17 ans (“Seventeen (…)/ You gave birth to your first life/ You gave Andrew a family who you thought would love and take better care / I have an older brother I don’t know/ He could be anywhere“).

Autobiographiqes (“Je n’ai jamais écrit une pièce fictionnelle“, déclare la jeune femme) les textes utilisent souvent la métaphore et le symbolisme pour donner corps aux messages qu’ils véhiculent. Tel le morceau titre “Capacity” où l’image de l’oiseau en cage vient évoquer une relation bien trop étouffante (“I am a beautiful bird/ Fluttered and floating/ Swollen and hollowed/ For heaven“) ou encore la somptueuse ballade au piano “Mary”, une magnifique ode nostalgique en hommage à l’enfance (“Monastery monochrome/ Boom balloon machine and oh/ (…)/ The sugar rush/ The constant hush“) mais aussi une bouleversante déclaration d’amour à sa meilleure amie (“What did you tell me Mary/ When you were there so sweet and very/ Full of fields and stars/ You carried all of time/ Oh and, heavens, when you looked at me/ Your eyes were like machinery/ Your hands were making artifacts in the corner of my mind“), sans doute la plus belle chanson entendue cette année.

Puissante et viscérale, la poésie des textes mêle également avec brio l’imagerie sexuelle au vocabulaire mystique dans une évocation de l’amour qui n’est pas sans rappeler le meilleur de PJ Harvey : “There is an eating in my thighs / Wherein thunder and lightning/ Men are baptized in their anger and fighting/ Their deceit and lies/ I’ve got lips like sugar/ (…)/ Holding my wrist to the bed/ He was thrusting and moaning/ And pressing his head/ To my temple” (“Pretty Things”) ou bien “Walking through your garden/ Pulling up the garlic/ Getting our hands dirty/ Kissing on the vampire, kissing on the werewolf/ We have no ennemies/ (…)/ You turn your own light inside of me” (“Objects”).

Et quand la gravité du propos se fait trop lourde, comme sur “Shark Smile” ou “Coma”, le groupe sait subtilement marier légèreté de la mélodie et quiétude du rythme pour permettre à l’auditeur sonné de respirer. Il vient par là même également bâtir un écrin de choix à l’autre trésor du disque, la voix d’Adrianne. Une voix douce et tranchante, fragile et forte à la fois. Une voix qui dégage une émotion rare et s’affirme comme un instrument à part entière de la musique de Big Thief. Une voix qui au gré de ses vibrations parvient à nous faire instantanément ressentir, ici, l’amour et la peur, là, la douleur et la guérison, plus loin, la trahison et le pardon, autant de sentiments intimes mais à portée universelle qui ne pourront laisser personne indifférent. Une voix unique et bouleversante qui en nous rappelant ce qu’être vivant signifie, nous permet également de toujours voir la lumière derrière l’obscurité car, comme cela est si joliment rapporté sur “Great White Shark”, “in the darkness there is release”.

There’s a woman inside of me/ There’s one inside of you, too“, nous murmure Adrianne. Il y a aussi, cela ne fait désormais plus aucun doute, du Big Thief à l’intérieur de chacun(e) d’entre nous, tant les quatre musiciens possèdent ce don rare et précieux d’exprimer nos émotions humaines les plus profondes. Voilà un groupe au talent incroyable qui vient nous offrir un nouveau disque à la beauté foudroyante et par la même occasion nous confirmer son statut d’étoile incandescente de la scène indépendante américaine.

Lolo from Paris

Bonus : Session acoustique d’Adrianne (avec un titre inédit !) filmée en juin dernier pour le Nelsonville Music Festival dans l’Ohio. Que c’est beau !


Date de parution de l’album : 9 juin 2017

Pour en savoir plus :

http://www.bigthief.net/ ou https://www.facebook.com/bigthiefmusic/

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