Jen Cloher – Jen Cloher [Milk! Records / Marathon Artists / PIAS]

“Il porte mon nom”. Ces quelques mots écrits par Jen Cloher pour présenter son nouvel album en résument à eux seuls parfaitement l’essence. Ils font également merveilleusement écho à la photo de couverture du disque qui nous montre l’artiste posant nue, de dos, chez elle, une guitare à la main. Car c’est un fait, avec cet opus, son quatrième à date et sans aucun doute le plus abouti, Jen Cloher nous ouvre les portes de son intimité pour nous convier à un voyage bouleversant de sincérité.

L’honnêté et l’engagement ont toujours été des constantes chez Jen. Aujourd’hui âgée de 43 ans, l’australienne de Melbourne vit de sa passion pour la musique depuis plus de vingt ans déjà. Une passion qu’elle n’a eu de cesse de cultiver et partager, que ce soit au travers du programme I Manage My Music qui soutient les jeunes artistes indépendants ou bien de son propre label, Milk! Records qu’elle dirige depuis 2012 aux côtés de sa compagne Courtney Barnett. Un engagement de tous les instants qui se reflète dans son œuvre personnelle et vient prendre un nouvel élan avec son quatrième album qu’elle décrit elle-même comme son plus authentique. “Mon premier objectif était d’être la plus honnête possible, du début à la fin. Plus tu es sincère et transparente, plus tu te sens en confiance. Il n’y a rien de dangereux à dire la vérité, au contraire”, confie-t-elle en interview. Et le résultat est à la hauteur de la promesse donnée : Jen nous offre en effet ici un disque intime et sincère, brut et puissant à la fois, une plongée au plus profond de son cœur et de sa conscience. Sans fausse complaisance, elle revient ainsi longuement sur sa relation avec sa célèbre compagne et n’hésite pas à décrire le malaise et la solitude ressentis après le succès fulgurant de cette dernière : “You’d been gone so long you could have been dead (…) And I remember what I always forget, loneliness”, lâche-t-elle d’emblée sur le morceau d’ouverture “Forgot Myself”. Avant de poursuivre “I start missing you days before you leave (…) Distance has a funny way of slowly making you someone that I don’t know” sur le bouleversant “Sensory Memory”. Refusant tout discours béatifiant, elle affronte courageusement les parts d’ombre de la relation amoureuse qui se construit nécessairement à force de compromis et d’abnégation (“The other side to love’s joy is shadow / Jealousy, fear, loss, anger, sorrow / If you never stay to sit in love’s shadow, a part of you will always be hollow” – “Dark Art”). L’acceptation de l’autre ne peut être qu’à ce prix.

Loin de tout narcissisme, Jen ne se contente toutefois pas d’évoquer dans ses textes son rapport à l’être aimé, elle utilise également sa plume affûtée pour s’affirmer comme une citoyenne du monde et soutenir les causes qui lui sont chères : la défense des artistes indépendants (“Our Giants have to bend / Just to make the ends meet / (…) / We’re all from down under / Where no-one hears our thunder / Signing shitty deals just to make it work” – “Great Australian Bite”), les droits des femmes en général (“Proud my Mother wanted respect more than love / And her mother taught her that she could want for more / (…) / Kia kaha, be proud, stay strong, go on”– “Strong Woman”) et des communautés LGBT en particulier (“I’m paralysed in paradise / (…) / I pay my fines, taxes on time / But the feral right get to decide / If I can have a wife / If I can have a wife?”- “Analysis Paralysis”), le droit à la liberté et à l’affirmation de soi aussi (“I grew to be A Young Lady / Catholic Girls School / (…) / Never fit in / To love was to live in sin / So I stood out / I was born to let it out” – “Strong Woman”). Elle invoque le rêve australien mis à mal par l’étroitesse d’esprit de certains (“The Australian dream is fading / Stolen anyway (…) / I’m never gonna say, never gonna do, never gonna be / Anything more than what’s expected of me” – “Regional Echo”), prend position pour la défense de l’environnement (“Oh goddamn / We drained the dam / Now the Kangaroos are drinking from the pool / (…) / The trees can’t decide whether to lose their leaves / Unseasonably / A little summer snow / And no-one knows which way the wind will blow / If you think it’s the end it’s only the beginning / Can you spare a minute for # activism?” – “Analysis Paralysis”) et s’insurge contre l’Amérique puritaine de Trump (le titre “Kinda Biblical” fait partie de la compilation engagée Our First 100 Days). Les mots revêtent pour l’australienne une importance bien particulière. “Ici les textes sont primordiaux, les mélodies sont secondaires”, confie-t-elle lorsqu’on lui demande de résumer son disque. Et c’est un fait qu’en passant aussi brillament de l’intime à l’universel, Jen s’impose définitivement comme l’une des grandes songwriters de son époque.

Pour autant, il serait réducteur de lier la beauté de la musique de l’artiste à la seule force de ses textes, aussi parfaitement maîtrisés soient ils. La magie de l’album repose en effet aussi en grande partie sur l’alchimie qui unit précisément les mots aux sons. Des sons subtilement travaillés et fort joliment construits, qui trouvent toujours impeccablement leur place, dans les moments les plus bruitistes comme dans les moments les plus calmes. Rien ici n’est de trop. Tout résonne vrai. Pour réussir à se livrer comme elle ne l’a encore jamais fait, Jen a une nouvelle fois misé sur l’authenticité et la simplicité. En partant enregistrer au milieu de la campagne australienne, elle s’est ainsi entourée de sa garde rapprochée, sa compagne Courtney Barnett à la guitare, Bones Sloane à la basse, Jen Sholakis à la batterie et Greg Walker à la co-production. Seuls petits extras consentis : la participation remarquée de l’américain Kurt Vile sur un titre (“Loose Magic”) et le mixage par Tom Schick dans le célèbre Loft de Wilco à Chicago. Pour le reste, aucun superflu, aucune extravagance car le plus est souvent l’ennemi du bien. Et la recherche du peu vient ici porter à la perfection les textes et la voix de Jen. Une voix grave et chaude, qui parfois parle presque plus qu’elle ne chante. Une voix terriblement addictive aussi, tant elle sait se faire enveloppante dans les moments intimistes, et fiévreuse dans les moments enlevés. Avec ses compositions à dominante rock, l’artiste inscrit finalement ses pas dans les traces de PJ Harvey ou bien encore Patti Smith, tout en rappelant dans son interprétation la franchise bouleversante de Sharon Van Etten. Un pur enchantement.

“La musique n’est pas une question de style mais de sincérité’’. En venant nous proposer un album à la beauté aussi pure et honnête, Jen Cloher nous prouve à quel point les mots de Björk sont vrais. Elle nous rappelle également la nécessité de l’engagement, qu’il soit amoureux et intime, ou bien politique et public. Pour au final signer un acte de résistance porteur d’espoir et complètement indispensable : “Aim high / Let go / (…) / To be kind, truly kind, is radical” !

Lolo from Paris

Bonus : Duo irrésistible de Jen et Courtney filmé fin 2016 !


Date de parution de l’album : 11 août 2017 (15 septembre 2017 en France)

Pour en savoir plus : https://www.jencloher.com/ ou https://www.facebook.com/JenCloherOfficial/

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