Cusp – Alela Diane [AllPoints / Believe]

« Quelque chose change quand on devient mère et qu’on voit chaque jour ses enfants grandir. La perspective devient différente. On voit le monde autrement. » C’est à partir de ce sentiment profondément féminin, tout à la fois intime et universellement partagé, qu’Alela Diane, jeune maman à son tour, a écrit et composé son cinquième album solo, Cusp, sorti début février. Un disque intensément humain qui marque le retour éblouissant d’une artiste au talent rare.

En choisissant la maternité comme fil conducteur de son nouvel opus, la jeune femme avait pourtant pris le risque de déplaire pour affirmer sa propre vision des choses. « Ces chansons parlent de maternité. Rien qu’en disant cela, j’ai peur d’être décrédibilisée. C’est comme si vous aviez soudain perdu le charme de la jeunesse. Il n’y a pas vraiment de place dans l’industrie de la musique pour les trentenaires qui sont aussi mamans », explique ainsi la chanteuse en interview, avant d’ajouter « Peut-être que nous pouvons créer cet espace. » Un pari artistique autant que féministe qui nous offre des textes personnels magnifiques sur le fait de devenir mère (« Albatross », « Buoyant », « So Tired », « Wild Ceaseless Song »), certes, mais également des textes à la portée très universelle sur le temps qui passe (« Threshold », « Ether and Wood », « Time Moves Us Blind ») et le caractère éphémère de la vie (« Song for Sandy »), sur la famille (« Never Easy ») et l’amour (« Yellow Gold ») aussi. Des textes bouleversants qui n’hésitent pas à décrire la sombre folie du monde d’aujourd’hui sur « Émigré », un titre engagé inspiré par la photo d’Aylan Kurdi, un enfant de trois ans échoué sur une plage turque en 2015, et écrit en réaction face au drame des réfugiés. Un drame humain qui a profondément touché l’américaine, maman d’une petite fille qui avait alors le même âge que l’enfant syrien.

Narratrice hors pair, Alela ne sombre toutefois jamais dans le pathos, dépassant la gravité parfois sombre de son propos grâce à une plume lumineuse et profondément imagée, voire même sensorielle, où la nature (le ciel, le vent, la neige, le soleil, les arbres) occupe une place centrale. L’écriture de l’album, au cœur de l’hiver 2016, à l’occasion d’une résidence artistique dans les montagnes enneigées de l’Oregon, y est sans doute pour beaucoup. Le résultat, de toute beauté, offre à entendre une poésie des mots qui en adoucissant le ton sans en diminuer la portée, nous invite inévitablement au voyage : « Riding the blue / (…) / I’d rather be an albatross, flying high / Than in the tailwinds / Looking back at what I left behind » – Albatross, « Seabirds fly the salty wind / East to South – North to West / Can we go, as they go / Across the borderlines » – Emigré.

L’entrelacement permanent de l’intime et de l’universel avec lequel l’américaine joue habilement dans ses textes se retrouve également dans sa musique qui révèle derrière une apparence épurée, un travail incroyablement soigné et recherché sur le son. Les superbes arrangements de cordes et de cuivres, les touches élégantes de flûte traversière et de percussions, enveloppent ainsi d’une subtile richesse les mélodies irrésistibles de l’artiste. Délaissant pour la première fois, suite à un problème d’ongle cassé, la guitare au profit du piano, la musicienne apporte ici une profondeur nouvelle à ses compositions qui véhiculent une émotion en tout point exquise. Entourée d’artistes talentueux qui lui sont tous très proches (parmi lesquels son père Tom Mening, son amie de longue date Heather Woods Broderick, ou encore son partenaire sur « Cold Moon » en 2015, Ryan Francesconi), et poursuivant le chemin engagé avec le superbe « About Farewell » en 2013, Alela s’éloigne encore un petit peu plus des tonalités country et americana de ses débuts, pour finalement nous proposer un album de folk gracieux et délicat qui n’est pas sans rappeler les grands classiques de Carole King ou Joni Mitchell dans les années 1970.

D’augustes références avec lesquelles la jeune femme partage la particularité de posséder une voix reconnaissable entre mille. Une voix unique, incroyablement belle et puissante, qui constitue la signature indélébile de la chanteuse. Une voix expressive et pénétrante, qui bouleverse autant qu’elle apaise. Une voix habitée et comme surgie d’un autre temps, sublime mélange de vulnérabilité et de détermination, qui confère aux morceaux qu’elle porte une beauté merveilleusement intemporelle.

« Il y a tant de noirceur dans le monde. Et pourtant la vie peut aussi être si joyeuse, pleine d’espoir. C’est cet imprévisible que je veux chanter. » La maturité sage et bienveillante des mots de la jeune femme décrit à la perfection l’essence de Cusp, qui puise ses racines et son authenticité dans l’expérience personnelle de son auteur pour au final nous délivrer un message complètement universel sur la vie. Douze ans après ses débuts, Alela Diane nous offre ici son œuvre la plus aboutie et intense à date. Un album magnifique et profondément humain qui confirme toute ma tendre admiration pour l’américaine et pourrait bien être le plus beau disque qu’il me soit donné d’écouter cette année.

Lolo from Paris

Bonus : Très belle version live du premier titre de l’album enregistrée aux côtés de la talentueuse Heather Woods Broderick sur le site même de l’écriture du disque, quelque part dans les montagnes de l’Oregon


Date de parution de l’album : 9 février 2018

Pour en savoir plus : https://aleladiane.com/

ou https://www.facebook.com/aleladianemusic/

En concert à La Cigale (Paris) le 26 avril 2018 mais aussi à Tourcoing (Théâtre de L’Idéal) le 24 avril 2018, Nantes (Stereolux) le 25 avril 2018, Bourges (L’Auditorium, Festival du Printemps de Bourges) le 27 avril 2018 et Lyon (Les Subsistances, Le Petit Bulletin Festival) le 28 avril 2018.

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