The Two Worlds – Brigid Mae Power [Tompkins Square / Cargo Records]

La musique n’est jamais aussi essentielle à nos vies que lorsqu’elle vient nous rappeler l’essence même de notre humanité. Avec son nouvel album, le superbe The Two Worlds, l’auteur-compositrice-interprète irlandaise Brigid Mae Power nous démontre encore une fois à quel point l’affirmation fait sens en révélant une maîtrise parfaite de cette alchimie unique qui consiste à transformer les souffrances intimes du quotidien en force artistique universelle.

Et de souffrances il est beaucoup question dans les origines de ce disque à la beauté tout à la fois brute et envoûtante. La jeune femme s’en explique d’ailleurs ouvertement dans le communiqué qui accompagne la sortie de l’album : “La plupart de ces chansons ont été écrites l’année dernière en Irlande et elles reflètent toutes mes différents sentiments d’alors. A cette époque, je suis en effet revenue vivre à Galway où j’ai passé une grande partie de mon enfance et mon adolescence et où j’ai à nouveau ressenti l’atmosphère répressive et oppressive qui y règne”. Un sentiment de malaise déplaisant au départ qui se révèle être le déclencheur d’une prise de conscience cathartique pour l’artiste, qui réussit enfin à poser des mots libérateurs sur les moments les plus traumatisants de sa vie.

Impossible ainsi de ne pas succomber au magnifique “Don’t Shut Me Up (Politely)”, plaidoyer bouleversant contre un ancien partenaire abusif et violent (“You’d try to convince me / That I was somebody / Somebody that I’m definitely not / Don’t you find the spirit threatening? / What you did with mine / You squashed it”), au sujet duquel l’irlandaise a longuement écrit dans un post #MeToo incroyablement poignant publié en parallèle de la chanson. Un morceau engagé qui ouvre la voie à d’autres textes moins politiques mais tout aussi directs et intimes sur les peurs les plus profondes de leur auteur et les blessures ouvertes qu’elle a subies : “You could be how they wanted you to be / I never could” (“On My Own With You”) – “Some know how to protect / But I haven’t quite mastered that yet” (“Is My Presence In The Room Enough For You?”) – “I feel contrary and defensive / (…) / And I feel scared of / Losing myself and my way / I’ve left myself be hidden / A few times before / So the fear, the fear is natural” (“Peace Backing Us Up”). Une mise à nu déchirante de sincérité qui se nourrit des souffrances les plus vives de la chanteuse pour l’aider à trouver le chemin qui lui permettra finalement de les dépasser : “But guess what I can have? / It’s my spirit still breathing / Breathing loud and clear”, affirme courageusement la jeune femme en fière conclusion de “Don’t Shut Me Up (Politely)”.

Pour accompagner ses chansons toutes très personnelles, l’artiste a fait le choix d’une musique également intimiste. Afin d’insuffler à ses mélodies la même force émotionnelle et authentique que celle qui habite ses textes, elle a ainsi enregistré en quatre jours seulement, dans les conditions du live, au studio Analogue Catalogue, un studio complètement analogique du nord de l’Irlande, avec pour seul partenaire son époux à la ville, le talentueux multi-instrumentiste Peter Broderick (Horse Feathers, Efterklang), avec qui elle partage également la production du disque. Guitares folk irrésistibles, piano envoûtant et délicieusement jazzy, batterie enveloppante, harmonium ensorcelant, viennent bâtir un écrin délicat, apaisant, parfois empreint de mystère, autour de l’instrument principal de l’album, la voix de Brigid. Une voix sublime, tout à la fois douce et incroyablement expressive, qui possède un falsetto unique rempli d’âme et de cœur. Une voix au pouvoir d’enchantement sans limite qui vient instantanément saisir l’auditeur pour ne plus le lâcher, notamment sur les morceaux les plus épurés du disque, les somptueux piano – voix “So You’ve Seen My Limit”, “Is My Presence In The Room Enough For You?”, “How’s Your New Home?”, ou encore le déchirant “Let Me Go Now”, joué uniquement à l’harmonium. Frissons garantis.

Quelque part entre Karen Dalton et Sharon Van Etten, Brigid Mae Power nous offre avec The Two Worlds un superbe album de folk intimiste, qui, en nous invitant à affronter le monde de nos démons intérieurs, nous ouvre au final le chemin vers le monde de la sérénité. “I’m grateful, I’m grateful”, nous répète l’artiste au début de son disque. Puisse-t-elle être convaincue en retour de notre reconnaissance éternelle à son égard pour nous avoir donné à écouter ce petit chef-d’oeuvre, dont la beauté intense et irradiante va, c’est certain, longtemps encore nous accompagner.

Lolo from Paris

Bonus : Très belle version live du titre d’ouverture de l’album en compagnie du complice Peter Broderick


Date de parution de l’album : 9 février 2018

Pour en savoir plus : http://www.brigidmaepower.com/ ou https://www.facebook.com/brigidpowermusic/

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