I’m Bad Now – Nap Eyes [You’ve Changed Records / Paradise of Bachelors / Jagjaguwar]

“Vous ne pouvez pas faire mieux que deux guitares, une basse et une batterie” écrivait Lou Reed sur la pochette de son album “New York”. Une vérité qui renvoie à l’essence même du rock and roll et trouve aujourd’hui une nouvelle incarnation dans la musique du quartet canadien Nap Eyes dont le superbe I’m Bad Now clôt de la plus belle des façons la trilogie entamée par le groupe en 2014 avec l’auto-produit “Whine of the Mystic” puis poursuivie en 2016 sur l’excellent “Thought Rock Fish Scale”, disque révélation nommé au prestigieux prix musical Polaris.

En dignes héritiers de la bande à Lou Reed, Nigel Chapman (chant et guitare), Brad Loughead (guitare lead), Josh Salter (basse) et Seamus Dalton (batterie), nous offrent en effet ici un nouvel album en forme de classique instantanément moderne, rempli de chansons fort joliment ficelées et au pouvoir d’addiction immédiat. Un opus qui conjugue rock lo-fi à la Pavement et touches 60s ou 70s sous haute influence du Velvet Underground (la similitude des voix de Chapman et Reed est d’ailleurs saisissante), tout en révélant un sens du songwriting qui n’est pas sans rappeler le meilleur de Kurt Vile. Un concentré de musique captivante, à la fois nonchalante et sophistiquée, grise et lumineuse comme peuvent l’être les ciels d’Halifax, Nouvelle-Ecosse, dont sont originaires les quatre membres du groupe. De la douce mélancolie de “I’m Bad” et “Sage” aux touches joliment pop de “Every Time The Feeling” ou “Dull Me Line”, en passant par les errances noisy de “Judgement”, la dualité irrésistible de “Roses”, et la délicieuse intimité acoustique de “Boats Appear”, les morceaux de Nap Eyes envoûtent l’auditeur avec leurs mélodies fluides portées par la rythmique impeccable du combiné basse – batterie puis transcendées par les solos de guitare imparables de Loughead. Si une certaine nonchalance persiste encore parfois dans l’exécution, conférant à l’ensemble un charme en tout point exquis, la musique prend ici une ampleur et une profondeur nouvelles, marquant une ambition inédite pour le groupe qui, pour la toute première fois, n’a plus enregistré totalement en live et décidé d’accorder un soin très particulier à la post-production.

Un son travaillé qui habille à la perfection les textes existentiels de Chapman. Des textes intelligents et introspectifs sur la quête de sens et de connaissance qui posent souvent plus de questions qu’ils n’apportent de réponses (“I can’t tell what’s worse / The meaninglessness / Or the negative meaning” – “Every Time The Feeling” // “If there’s a right road, would you / Kindly show me? ” – “Judgment” // “It takes time to understand things / And even then, man, things go slow” – “Boats Appear”) et révèlent un auteur talentueux dont l’écriture, subtile et ironique, sait se faire dure contre la plume qui les a créés sans toutefois jamais trop se prendre au sérieux (“You’re a hated son and your disappointment haunts everyone / (…) / You’re so dumb” – “I’m Bad” // “Dull me line / Running abandoned race tracks in my mind / Dull me heart / Heavy with bored and lazy disappointment art” – “Dull Me Line”). Dans un monde où ordre et chaos s’entrechoquent sans cesse, Chapman met à profit son expérience de scientifique (il travaillait jusqu’à peu comme biochimiste à l’Université Dalhousie d’Halifax) pour questionner sans relâche les choses de la vie. Entre doutes et certitudes, il sait cependant également lâcher prise lorsque cela est nécessaire pour se laisser porter par le pouvoir cathartique de la musique (“I went out walking with my headphones on / Classical Indian raga twenty minutes long / Then I listened to old American folk song / A little bit shorter, still a lot going on” – “Follow Me Down” // “If you play guitar like me into the wind / You might now always know where to begin / But you would also know something to calm your nerves” – “Sage”) et continuer de croire, envers et contre tout, à des lendemains meilleurs (“But I figured out a way / To get on with my life / And to keep on dreaming” – “Every Time The Feeling” // “Maybe far away / The night is beautiful and rustic and grey” – “Sage” // “Your life is pointless / Unless it sets you free / So won’t you set me free? ” – “White Disciple”).

En 11 titres totalement captivants et 46 minutes impeccablement utilisées, Nap Eyes signe avec I’m Bad Now la bande-son parfaite de ce début de printemps et vient définitivement s’imposer comme l’un des tout meilleurs groupes apparus ces dernières années. Conjuguant au présent le meilleur du rock indé des cinq décennies passées, les canadiens créent au final un son résolument moderne qui n’appartient qu’à eux. Etre mauvais n’a décidément jamais semblé aussi bon !

Lolo from Paris

Bonus :

Pour la bonne cause (la super compilation anti-Trump “Our First 100 Days” publiée en mai 2017), voici une version réenregistrée d’un morceau initialement écrit en 2011 alors que le groupe n’était encore qu’un trio et dans laquelle Nigel Chapman chante quelques mots en français !


Date de parution de l’album : 9 mars 2018

Pour en savoir plus : http://www.napeyes.com ou http://www.facebook.com/napeyes/

En concert au Supersonic (Paris) le 7 mai 2018

 

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