Angels Of Death – Jennifer Castle [Idée Fixe Records / Paradise of Bachelors]

“C’est un cadeau précieux de la vie que de pouvoir, depuis les failles et les abîmes du temps, voyager et regarder en arrière, pour apercevoir de lointains doubles de nous-mêmes qui du haut d’un mirage nous font signe, comme s’ils étaient surpris de nous trouver encore vivants, comme si eux et nous avions imaginé l’autre de la même façon que la graine imagine la fleur”, écrivait l’illustre poète canadien Al Purdy dans son texte “For Her in Sunlight”. L’influence de ces mots résonne profondément tout au long de Angels Of Death, le magnifique nouvel album de la torontoise Jennifer Castle qui les reprend dans la chanson titre de son disque, le troisième opus sous son propre nom (deux autres sont sortis sous le patronyme Castlemusic), le tout premier sur le précieux label Paradise of Bachelors. Un disque extrêmement personnel mais à portée universelle où la canadienne embrasse le thème de la mort pour au final mieux célébrer la beauté de la vie et le pouvoir libérateur de l’écriture.

A la façon de Joan Didion dans “L’Année de la Pensée Magique”, ouvrage culte dont elle revendique d’ailleurs également ouvertement l’inspiration, Jennifer Castle nous livre ainsi en toute transparence sa propre expérience du deuil, analysant l’enchaînement des sentiments à vif qui nous assaillent après la perte d’un être cher tout en donnant du sens au long travail de résilience qui s’en suit. De la souffrance initiale liée à la confrontation brutale avec la mort (“Passing through / the myriad of confusion / (…) / can I band-aid this gash / with coffee and hash” – “Tomorrow’s Mourning”, “I wander the garden of eden / in search of a way / to stop the bleeding” – “Texas”), source d’impuissance accablante (“It’s a shame when I try to fix what’s broken / it’s a shame when difference goes unnoticed / it’s a shame when I cannot solve the problem / it’s a shame when I let the pieces fall” – “Crying Shame”) et de solitude pesante (“It’s a shame that I’m on my own again” – “Crying Shame”), à l’aide salutaire recherchée dans la lecture et la poésie (“You’re my only friend dead poet / heaven knows I’ve read you in the dark / you’re my only friend” – “Angels Of Death”) puis à la sérénité finalement retrouvée dans l’inspiration et l’écriture (“There the colours of my life / there the majesty of turning / flesh into the storyline” – “Grim Reaper”), la canadienne détaille les différentes étapes de son voyage vers la guérison dans une mise à nu bouleversante et poétique de ses émotions les plus intimes. Le chemin n’est certes pas aisé (“No one said that poetry was easy / (…) / muses leave me while I make my coffee / and muses don’t come watching me in the bath” – “Rose Waterfalls”) mais le retour vers la lumière est à ce prix. “Le thème de la mort a toujours été beaucoup présent dans mes chansons, mais à chaque fois en filigrane (…) Pour la première fois, j’ai ici souhaité le mettre au centre de ma réflexion. Et pour parler de la mort, je me suis armée du seul antidote que je connaisse : l’écriture. Est-ce un disque au sujet de la mort ou bien un disque au sujet de l’écriture ? Difficile à dire au bout du compte. J’ai commencé à envisager la poésie comme un voyage dans le temps. J’ai essayé d’écrire des messages pour le futur”, résume la canadienne.

Pour porter le mysticisme captivant de ses textes, Jennifer Castle s’est pour la première fois entourée d’un vrai groupe qu’elle a réuni dans une vieille église au bord du lac Erié, en plein cœur de l’hiver canadien. Guitares acoustiques, électriques et pedal-steel, percussions, orgues et cordes, viennent ainsi envelopper d’un écrin sacré les mots de l’artiste. Et derrière un certain minimalisme apparent, l’indie folk de la jeune femme se pare peu à peu d’irrésistibles teintes pop (“Texas”), soul (“Crying Shame”), country (“Angels of Death”, “Rose Waterfalls”) ou encore psychédéliques (“Tonight The Evening”) pour au final laisser percer la lumière de l’espoir à travers la mélancolie du propos. Le subtil travail réalisé sur le son met également merveilleusement en valeur le véritable trésor de l’album, celui qui en constitue l’essence intime, la voix de la chanteuse. Une voix cristalline, tout à la fois aérienne et incarnée, douce et expressive. Une voix envoûtante qui vient suspendre le temps et durablement toucher nos âmes tout au long des 34 intenses minutes de l’écoute. Frissons garantis.

“Je pourrais peut-être dire les choses comme ceci : après une période difficile et la perte de quelqu’un, votre cœur s’ouvre et alors de belles choses peuvent arriver. Il y a un équilibre qui se créée. Peut-être le deuil n’est-il pas juste la perte de quelque chose. Peut-être est-ce aussi la possibilité de trouver quelque chose”, confie Jennifer Castle. Une chose est certaine : avec son nouveau disque, la canadienne signe une œuvre magnifique et profondément humaine qui nous rappelle le pouvoir incroyablement cathartique de la musique. Nominé sur la longue liste des prétendants au Prix Polaris 2018, Angels Of Death compte d’ores et déjà parmi les plus belles sorties entendues cette année. A découvrir absolument.

Lolo from Paris

Bonus :

Extrait du superbe concert de Jennifer Castle donné au Massey Hall  (Toronto) en novembre 2017


Date de parution de l’album : 18 mai 2018

Pour en savoir plus : http://jnfrcastle.com/ ou

http://www.facebook.com/jennifercastlemusic/

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