Zion – Wilder Maker [Northern Spy Records]

“Quelque part, là-bas, très loin, New York la démente, la ténébreuse, vomissait son nuage de fumées et sa vapeur brune. L’Est, c’est le pôle du brun et du sacré, me disais-je, tandis que la Californie est blanche et sans âme, tel le linge sur la corde.” Ces mots de Jack Kerouac extraits du roman mythique “Sur la route”, évoquent sans fausse complaisance l’attraction tout à la fois vénéneuse et irrésistible que New York n’a jamais cessé d’exercer sur celles et ceux qui s’y sont un jour abandonnés. Une force bivalente, presque mystique, qui a souvent inspiré ses esprits les plus créatifs et que l’on retrouve magnifiée au cœur du premier album de Wilder Maker, le remarquable Zion.

Un disque de et sur New York que le quintet de Brooklyn connaît parfaitement pour y avoir ses attaches depuis plusieurs années déjà. Enregistré sur place dans le studio Figure 8 Recording par le talentueux Sam Griffin Owens (alias Sam Evian), et distribué par le label local Northern Spy Records (label indépendant également à l’origine des deux dernières sorties de la formidable Shilpa Ray), le disque transpire la ville dans chacun de ses accords et chacun de ses mots. Ecrits et composés par Gabriel Birnbaum, tête pensante du groupe, les sept titres de “Zion” décrivent ainsi avec un réalisme percutant, parfois même cru, (“Today was the last day / Everything in a pyramid of boxes / And the room had a blank, mild look / Like no one had ever conned the landlord / Out of a thousand bucks / With a sick cat and a vet bill, made the poor bastard cry / Cracked a nine AM beer regular like / Going to work, fled a months rent to Mexico / Battled the demon bedbug” – “Closer To God”), le quotidien d’anti-héros qui tentent de survivre du mieux qu’ils peuvent dans l’impitoyable, crasseuse et en même temps si envoûtante jungle new-yorkaise. Loin des paillettes du star system, on y respire la sueur et la bière, on y entend la rage et le désespoir (“Like a dreamer who’s still dreaming / I just can’t stop fucking up / (…) / I tried so hard” – “Impossible Summer”), en même temps que l’on y ressent l’énergie bouillonnante qui habite cette cité à nulle autre pareille (“Closer to God, everyday I get ever closer to God” – “Closer To God”). “Brooklyn en 2018 est indécemment chère, bruyante et sale, toujours trop froide ou trop chaude, remplie d’une opulence malveillante et incontrôlée mais aussi pleine de beaux esprits créatifs qui travaillent sans relâche pour s’en sortir. Je l’aime et je la déteste, je suis constamment submergé par ces sentiments contradictoires, et je mentirais si je disais que les batailles menées ici ne m’avaient pas poussé dans mes ultimes retranchements. Je suis reconnaissant d’avoir finalement tenu le coup et pu y rencontrer les gens que j’y ai rencontrés. Peu d’endroits comptent autant pour moi comme Brooklyn aujourd’hui”, résume Birnbaum avec beaucoup de sincérité. Un propos impeccablement retranscrit dans ses chansons grâce au mariage parfait de sa voix avec celle de sa complice Katie Von Schleicher. Au phrasé clair et incisif, presque parlé, du premier, répond en effet le timbre fragile et envoûtant de la seconde dont la douceur enveloppe d’une lumière réconfortante et d’une profonde humanité l’âpreté sous-jacente du discours.

Cette distribution parfaite des rôles au niveau du chant accompagne une orchestration des morceaux merveilleusement soignée. Projet du multi-instrumentiste Gabriel Birnbaum, Wilder Maker est de fait aussi et avant tout la rencontre de cinq musiciens de talent : Gabriel (voix, guitare, saxophone) et Katie (voix, guitare, claviers) donc, mais également Adam Brisbin (guitare), Nick Jost (basse) et Sean Mullins (percussions). Le parcours individuel et les influences propres à chacun (Birnbaum a exploré le jazz et l’improvisation au saxophone avant de se tourner vers le songwriting, rejoindre le groupe de musique éthiopienne Debo Band et collaborer avec plusieurs artistes de la scène indépendante new-yorkaise dont Sharon Van Etten, Lady Lamb, Will Stratton ou encore Mutual Benefit, Katie est une auteur-compositrice-interprète émérite auteur l’an dernier du superbe “Shitty Hits”, un album qu’elle a réalisé avec l’aide de son compagnon Adam Brisbin, guitariste remarquable et collaborateur recherché – Big Thief, Sam Evian, Jolie Holland – tandis que Nick Jost est membre du groupe de métal américain Baroness) nourrissent le jeu du quintet pour au final offrir un ensemble d’une incroyable cohérence. Un ensemble qui prend la forme d’un rock indépendant orgastique, coloré ici de délicieuses nuances de pop légèrement barrée (“Impossible Summer”) ou psychédélique (“Closer To God”), là d’effluves de free jazz indomptable (“Gonna Get My Money”), ailleurs de touches euphorisantes d’afrobeat (“Women Dancing Immortal”). L’alchimie unique qui unit les amis musiciens crée un son réellement addictif dont la richesse intrinsèque (7 titres seulement pour 42 minutes d’écoute) ne vient jamais entraver l’accessibilité générale grâce à un sens de la mélodie omniprésent (“Impossible Summer”, “Drunk River”). Impossible dès lors de ne pas succomber à la basse entêtante de “Closer To Good”, à la folle énergie débridée du saxophone en conclusion de “Gonna Get My Money”, ou encore à la fusion ensorcelante des guitares brillamment espiègles et de la batterie parfaitement dosée de “Women Dancing Immortal” et “Cocaine Man”, les deux sommets du disque.

Rencontre tout aussi exquise qu’improbable de Dylan, du Velvet Underground et de Paul Simon, Wilder Maker nous offre avec Zion une œuvre riche et subtile, loin des modes du moment, et pourtant viscéralement ancrée dans le New York d’aujourd’hui. Avec l’énergie et le groove irrésistibles qui sont les siens, le quintet de Brooklyn déclare son amour pour la ville dans un album incroyablement jouissif, l’un des plus excitants qu’il m’ait été donné d’écouter cette année. “Voici un disque pour danser, pleurer, chanter, parfois les trois en même temps”, annonçait le communiqué de presse. Le résultat a largement dépassé mes attentes !

Lolo from Paris

Bonus : Irrésistible version live du premier titre de l’album enregistrée lors d’une session Sofar NYC fin 2015


Date de parution de l’album : 13 juillet 2018

Pour en savoir plus : http://www.wildermaker.com/ ou http://www.facebook.com/wildermaker/

 

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