At Weddings – Tomberlin [Saddle Creek]

“Une seule chose est nécessaire : la solitude. La grande solitude intérieure. Aller en soi-même, et ne rencontrer durant des heures personne c’est à cela qu’il faut parvenir”, écrivait Rainer Maria Rilke dans ses “Lettres à un jeune poète”, éloge vibrant à la solitude, condition difficile mais nécessaire pour le poète à qui elle apporte sa force créatrice vitale et une source d’imagination essentielle. Qu’elle ait déjà lu ou non ces mots, Sarah Beth Tomberlin nous en offre aujourd’hui une nouvelle illustration parfaite. Auteur sous son seul nom de famille d’un premier album intense et bouleversant, le très beau At Weddings, la jeune américaine de 23 ans vient de fait nous rappeler de façon poignante qu’il n’est effectivement souvent de meilleure inspiration que les affres de sa propre solitude.

Initialement paru à l’automne 2017 via les défricheuses White Label Series de Joyful Noise Recordings, une collection musicale visant à mettre en avant de jeunes artistes émergents, le disque ressort cet été chez le fameux label indépendant d’Omaha, Saddle Creek (Bright Eyes, Big Thief, Hop Along, Land Of Talk, Sam Evian), enrichi de trois titres inédits, tous écrits dans la foulée des sept morceaux d’origine. Une réédition excitante qui permettra, espérons-le, d’enfin révéler au plus grand nombre le talent de son auteur-compositrice-interprète. Désormais installée à Louisville (Kentucky), Tomberlin présente il est vrai un parcours hors norme : née à Jacksonville en Floride puis élevée dans la campagne illinoise, elle grandit au sein d’une famille aimante mais profondément religieuse (son père est un pasteur baptiste rigoriste) et reste scolarisée chez elle jusqu’à l’âge de 16 ans. La musique sera son unique échappatoire, son isolement la source de son inspiration mais aussi le catalyseur de sa propre affirmation. “Ces chansons sont le fruit d’un véritable instinct de survie. Parce que j’avais besoin de créer quelque chose juste pour moi. C’était comme un refuge”, confie la jeune femme en interview.

Depuis ce refuge, elle nous envoie des textes forts et bouleversants de sincérité, où avec une maturité rare pour son âge, elle affronte courageusement ses démons intérieurs et ses doutes les plus profonds pour au final s’accepter et exister face au regard des autres. Avec sa plume très personnelle, elle puise ainsi dans sa grande solitude pour parler sans fausse pudeur de ses amours et de ses souffrances (“My eyes are heavy, all I want to do is sleep / But I need to make money and I need to eat / And loving never made anybody I know happy / And loving only seems to make you bruise and to bleed”), mais aussi fièrement renoncer à sa soumission à l’ordre établi  (“I used the self-help book / To kill a fly / I think it worked mom / I think I’m fine”), tout en questionnant directement sa foi, son identité et sa place dans le monde (“It felt so strange when I said it out loud / That I look for redemption in everyone else / But funny thing is that I always hated church / Spend so much time looking that I forgot to search”). Le sens de la formule est aiguisé (“I am a tornado with big green eyes and a heartbeat” – “To be a woman is to be in pain / And my body reminds me almost every day” – “Love is mostly war / And war what is it for?”). La sensibilité brute qui s’en dégage infiniment émouvante (“You always say that I look so tough / But it’s because I’m tough” – “Electrocuted in the bathtub / Yellow black my bruises become / The heart is a heavy coffin / Where I lay down everyone I love” – “Simple times will come again / Of this I am aware / But when will someone hold my hand / And say that they care”). En se lançant dans cette quête d’elle-même (“I needed some self-assurance / I’m gonna find that”), Sarah ne perd jamais espoir (“Pray for my fifth of a century / The start of the beginning / The light in my eyes / Not the tears that fall out”). Et si elle fait ici vœu de sincérité absolue, c’est uniquement pour nous guider sur le chemin vers nous-mêmes. “Mon objectif premier avec ma musique c’est la recherche de l’honnêteté et de la transparence qui aideront les autres à trouver leurs propres façons d’exister”, explique-t-elle ainsi sans détour.

Le caractère très intime du propos se retrouve fort logiquement dans la direction artistique choisie. Epurée et éthérée, l’orchestration est ainsi construite autour de la combinaison classique guitare – voix, et seulement enrichie ici, d’un clavier (“I’m Not Scared”, “Self-Help”) ou bien encore là, d’un violon (“Seventeen”). Des ajouts mesurés qui viennent souligner l’émotion générale partagée et donner à l’ensemble une aura proche du sacré. En cohérence avec ce parti pris, Sarah (voix – guitare – piano électrique Wurlitzer) a enregistré seule, sans aucun groupe à ses côtés, avec pour unique compagnon de jeu son producteur, Owen Pallett (Arcade Fire), que l’on retrouve au violon bien sûr mais aussi à la guitare, au synthé et dans les chœurs sur le poignant “Self-Help”. L’instrumentation squelettique ne sombre cependant jamais dans la monotonie et révèle derrière une douceur apparente toute l’intensité des tourments ressentis grâce notamment aux furtives échappées bruitistes, voire presque expérimentales (“Tornado”, “Self-Help”, “Untitled 2”) qui traversent le disque. Ce subtil travail de production réalisé sur le son sert à merveille la voix de la chanteuse. Une voix sensible et expressive, captivante et réellement addictive, qu’elle soit sobrement accompagnée d’une simple guitare (“February”) ou délicieusement démultipliée dans de délicates harmonies envoûtantes (“Seventeen”).

“La solitude, ça veut dire aussi : ou la mort, ou le livre”, écrivait Marguerite Duras. En remplaçant l’écriture par la musique, Tomberlin a de fait parfaitement réussi à transformer la solitude qui rongeait sa propre vie en une énergie créatrice saisissante. Elle confirme avec At Weddings le caractère hautement cathartique de l’art et signe au passage un très bel album d’indie folk intimiste, un disque profondément personnel et bouleversant qui n’est pas sans rappeler les premières œuvres des ô combien remarquables Julien Baker, Phoebe Bridgers ou encore TORRES. Voici donc sans aucun doute les débuts d’une des songwriters les plus prometteuses de sa génération, une jeune artiste douée d’un talent rare. Un talent auquel elle-même ne semble pas encore tout à fait croire (“I wish I was a hero with something beautiful to say” confie-t-elle sur un morceau) mais qui moi m’a déjà totalement conquise.

Lolo from Paris

Bonus : Emouvante reprise à la guitare d’un titre de Perfume Genius enregistrée il y a trois ans déjà


Date de parution : 10 août 2018

Pour en savoir plus : http://www.tomberlinmusic.com/

ou http://www.facebook.com/tomberlinsb/

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