abysskiss – Adrianne Lenker [Saddle Creek]

“J’écris. J’écris tout le temps, sans penser au résultat final. Ecrire est un besoin. C’est un besoin que j’ai depuis toujours.” répète souvent Adrianne Lenker. Et de fait peu de plumes sont prolifiques comme la sienne. Echappée de son groupe Big Thief, joyau rock qui illumine la scène indépendante depuis deux ans déjà, la jeune américaine (27 ans) nous offre avec abysskiss un album solo de toute beauté. Un nouvel album qui paraît quatre ans après “Hours Were The Birds”, joli premier essai rapidement suivi de deux opus co-écrits avec son complice Buck Meek (les recommandés “a-sides” et “b-sides”), et un an seulement après le second album de Big Thief, le somptueux “Capacity”, qui succédait lui-même à l’excellent “Masterpiece”, paru en 2016. Six disques en quatre ans donc pour l’auteur-compositrice-interprète de Brooklyn qui plus que jamais s’affirme comme un talent rare et réellement incontournable du songwriting américain contemporain.

Ce nouvel album, Adrianne l’a écrit sur la route pendant les deux dernières années de tournées ininterrompues avec son groupe Big Thief. Contrairement à ses œuvres précédentes qui puisaient une grande partie de leur inspiration dans son passé incroyablement riche et tumultueux, ce disque est délibérément inscrit dans le moment présent : “Je veux archiver régulièrement les chansons dans leur forme originelle. Le premier album solo que j’ai fait est Hours Were The Birds. Je venais juste d’avoir 21 ans et de déménager à New York, où je dormais dans un entrepôt, travaillant dans un restaurant et photographiant des pigeons. Maintenant, cinq années plus tard, la peau a mué.”, explique ainsi l’américaine qui souhaite nous offrir un disque témoin de la personne qu’elle est aujourd’hui. Ecrit en solo, l’album a été enregistré en comité volontairement très restreint : la jeune femme s’est retirée une semaine dans le studio californien de son ami Luke Temple (Here We Go Magic), producteur du disque, et seul musicien présent à ses côtés, avec l’ingénieur du son Gabe Wax (Cass McCombs, The War On Drugs, Wye Oak). Une mise en retrait du monde nécessaire pour capter l’essence profondément intime et personnelle de son œuvre.

Pensé comme un journal intime, le disque est en effet une nouvelle immersion saisissante dans l’âme de son auteur et de ses thèmes fétiches, la vie, la mort, l’amour, la relation aux autres. Avec sa plume cathartique si distinctive, Adrianne met magnifiquement en lumière la spiritualité cachée derrière chaque petite expérience du quotidien pour embrasser les mystères insondables du cycle de la vie. Mêlant poésie et imagerie liée à la nature, elle insuffle à ses textes une dimension mystique qui leur apporte toute leur universalité : “See my death become a trail / and the trail leads to a flower / I will blossom in your sail / every dreamed and / waking hour” (“Terminal Paradise”) – “Wilderness, vast abyss, will we ever kiss ? / (…) / Love never leaves / love is the leaves / in the sky” (“Abyss Kiss”). Tour à tour amante passionnée, femme indépendante, enfant candide invoquant anges et dragons, Adrianne se fait selon les morceaux narratrice ou spectatrice, aimante ou aimée, dans un dialogue avec elle-même bouleversant de sincérité : “Little red flower on your wrist / maybe the angel fired and missed / I’m a lot of a boy with a lot of nerve / do you wanna toy with me? ” (“Blue and Red Horses”) – “Oh my darling / what can you say to remind me / to be loved by you?” (“What can you say”) – “Baby you’re still too proud to come down / maybe I’m still too loud to hear / all the waves ascend and disappear / (…) / Earth is born / to wound and heal” (“Cradle”).

“Depuis que je suis enfant, je ressens ce désir viscéral de me rapprocher de, comment dire, quelque chose de plus grand, afin d’entrer en conversation avec le mystère de la vie. Comme par exemple d’où venons-nous vraiment ? Nous entrons dans l’existence et nous savons que nous allons mourir, nous savons que nous allons perdre tous ceux que nous aimons et même notre propre corps. Quel paradigme. Quel mystère.”, confie-t-elle en interview. Avant de poursuivre : “abysskiss parle de la mort et du sentiment de perte, et de toutes ces petites morts qui surviennent durant la vie. C’est un peu comme un pont entre l’infini et le fini, le mystère et l’abîme de l’émerveillement complet, et peut-être aussi cette volonté de témoigner sur quelque chose de vraiment puissant sans savoir ce que c’est et se sentir petit.”

Pour porter cette insatiable quête de sens, la jeune femme utilise son instrument le plus personnel et le plus précieux : sa voix. Une voix sublime, fragile et forte à la fois. Une voix remplie de grâce, vibrante et sincère, capable d’une décharge émotionnelle intense à laquelle il est quasiment impossible de résister. Une voix également sublimée par l’orchestration délibérément épurée, construite autour d’une guitare acoustique, d’une basse toute en retenue et d’un clavier discret. Riche du sens inné de la mélodie et du fingerpicking averti de l’américaine, l’instrumentation bénéficie d’une production minimaliste mais parfaitement soignée qui révèle son éclat subtil au fil des écoutes (ici dans la danse entremêlée du clavier et de la guitare, là dans les délicates vibrations des pédales à effets, ailleurs dans le bruit sourd d’une fenêtre ou d’une porte qui claque).

Doux et intimiste dans la forme mais percutant et universel dans le fond, abysskiss est au final une plongée fantastique dans l’essence même de notre humanité dont il incarne toute la force mystérieuse. Quand on l’interroge sur sa propre vision de la musique, Adrianne Lenker répond : “Pour moi, la musique est quelque chose qui relie mon corps à un royaume plus immatériel, éthéré, mystérieux. Cela ressemble à un pont ou bien à un portail. Je ne peux pas vraiment choisir comment je vais me connecter à la musique. Je pense qu’il faut que telle une vague elle me percute et me submerge avant de me porter totalement dans une autre dimension. Jusqu’à ce que je ressente qu’elle peut me faire sortir de mon corps et entrer dans le cosmos ou bien m’emmener plus loin à l’intérieur de moi-même.” Un sentiment puissant, quasi mystique, que ce superbe album nous invite à découvrir en écoutant ses dix titres magnifiques.

Lolo from Paris

Bonus : Une bien jolie version live du titre “Cradle” donnée à la radio publique WFUV en septembre dernier.


Date de parution de l’album : 5 octobre 2018

Pour en savoir plus : http://www.adriannelenker.com/ ou http://www.facebook.com/adriannelenkermusic/

En concert à La Maroquinerie à Paris le 20 janvier 2019

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