Tip Of The Sphere – Cass McCombs [ANTI-Records]

Antihéros de la scène indépendante américaine depuis plus de 15 ans déjà, le californien Cass McCombs bâtit dans l’ombre mais avec une régularité constante une oeuvre en tout point remarquable, dont le neuvième opus, le superbe Tip Of The Sphere, marque un nouveau chapitre magistral.

 

Enregistré rapidement (une dizaine de jours seulement) au célèbre studio Figure 8 de Brooklyn (Big Thief, Elysian Fields, Sufjan Stevens) par le jeune prodige et ingénieur du son maison Sam Griffin Owens (alias Sam Evian), ce nouvel album offre en effet à entendre le meilleur du son de Cass McCombs, soit un indie folk-rock classieux et incroyablement varié (de l’entraînant “The Great Pixley Train Robbery” à l’addictif “Sleeping Volcanoes” en passant par l’envoûtant “Estrella” ou le rêveur “Prayer For Another Day”, la palette est généreuse) qui sait se teinter lorsqu’il le faut de couleurs psychédéliques (les somptueux longs formats “I Followed The River South To What” et “Rounder”) ou bien encore d’ambiances jazzy (l’enveloppant “Tying Up Loose Ends”) tout en prenant au passage quelques détours délicieusement expérimentaux (l’étrange spoken-word de “American Canyon Sutra”).

Un spectre musical fort riche qui met en lumière tout le talent des musiciens réunis autour du songwriter (guitare, voix), à savoir son groupe de scène – Dan Horne (basse), Otto Hauser (batterie) et Frank LoCrasto (piano et orgue) – accompagné de quelques invités de marque dont Sam Evian (saxophone), Joan Wasser (violon) ou le propriétaire du studio Shahzad Ismaily (claviers), et trouve sa cohérence d’ensemble dans l’impeccable travail de production réalisé après coup. Entre la basse entêtante et le riff hypnotique de “I Followed The River South To What”, les guitares délicieusement harmonieuses de “Estrella” ou “Sleeping Volcanoes”, le duo ensorcelant piano – saxophone du mélancolique “Absentee” et les percussions irrésistiblement métronomiques de “Real Life”, chacun des onze morceaux de l’album procure de fait un véritable moment de plaisir pour les oreilles attentives. Un plaisir décuplé par le formidable magnétisme des mélodies, marque de fabrique incontournable de l’américain qui a su trouver ici l’équilibre parfait entre la spontanéité brute de l’improvisation et la richesse des arrangements. “Pour moi une chanson est un concept impalpable et elle n’est jamais vraiment terminée. A un moment donné, après plusieurs mois d’existence, je l’enregistre, mais elle continuera à évoluer sur scène, à avoir sa propre vie” confie l’artiste en interview avant de poursuivre “J’aime enregistrer sur le vif avec les autres musiciens pour avoir une énergie live, surtout pas un instrument après l’autre.”

Orfèvre du son, Cass McCombs se révèle également grand maître des mots. Doué d’un sens de la narration incomparable, le songwriter nourrit en effet ses textes de son expérience personnelle et de son art de l’observation sans jamais se départir d’un amour certain pour la poésie, de façon parfois ironiquement décalée, mais toujours incroyablement percutante. Saltimbanque des temps modernes ayant vécu milles vies (il a été, entre autres, garçon d’écuries, conducteur de camions, employé dans des délicatessens, des librairies et des magasins de disques, projectionniste, ouvrier dans la démolition ou peintre en bâtiment), et sans vrai domicile fixe, le jeune quadragénaire n’hésite pas à confesser : “ J’ai eu une vie vraiment dure et une carrière compliquée. Tout cela a vraiment été foutrement brutal”. Une brutalité qui ressort de temps à autre dans sa critique politique et sociale de l’Amérique de Trump et du pouvoir absolu de l’argent (“Thank you to the authentic fake / Our true enigmatic uncle / Welcome to coo coo land ! / Home of the fake / Help us Armageddon!” – “Sleeping Volcanoes” // “In American Canyon / Where Walmart employees and customers / Are one and the same / They’ve even built apartments here / To add a residential coffin to the bargain / (…) / In American Canyon / Where trucks and homes are bigger / The cops are mostly white / And they have a recycling center / And a Walmart” – “American Canyon Sutra”), mais qui le plus souvent se transforme en incantations bouleversantes avec l’évocation de thèmes plus intimes et spirituels comme la solitude (“Streets been my silence / Streets been my bed / I’ve bled, puked and cried here / And dreamt I was dead” – “Sidewalk Bop After Suicide”), l’absence (“Absentee”), le deuil (“Tying up loose ends / Before I gotta go / I found a box of family photographs / Who are all these people? / (…) / Tying up losse ends / Before I gotta go” – “Tying Up Loose Ends”), ou la réincarnation (“Estrella”). Des textes qu’il nous délivre de sa voix grave et nonchalante, reconnaissable entre toutes.

Empreint d’une grâce sombre et émouvante, Tip Of The Sphere est au final un album profond et intense qui nous confirme, si besoin était, la place essentielle qu’occupe Cass McCombs dans le paysage du songwriting américain contemporain, quelque part entre Bill Callahan, Damien Jurado et Kurt Vile. “J’ai de multiples feux qui brûlent constamment en moi”, aime à plaisanter le californien. Puissent ces feux longtemps encore nous réchauffer. Puissent-ils également enfin apporter sur l’œuvre de cet artiste hors pair toute la lumière qu’elle mérite.

Lolo from Paris

Bonus : Très belle version live épurée du titre “Sleeping Volcanoes” filmée par la Blogothèque lors du Guess Who? Festival à Utrecht en novembre dernier.


Date de parution de l’album : 8 février 2019

Pour en savoir plus : http://cassmccombs.com/ ou http://www.facebook.com/CassMcCombs/

En concert à La Maroquinerie, à Paris, le 4 juin 2019

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