Interview d’Heather Woods Broderick à Paris, le 1er avril 2019

Partenaire recherchée par ses amis musiciens, au premier rang desquels ma chère Sharon Van Etten qu’elle accompagne sur scène depuis plus de sept ans, l’américaine Heather Woods Broderick est aussi et surtout une artiste de talent qui mérite une attention toute particulière. Une artiste complète que j’admire beaucoup depuis plusieurs années déjà et que j’ai eu l’immense plaisir d’interviewer juste avant son concert aux côtés de Sharon à La Maroquinerie le 1er avril dernier. L’occasion pour moi de revenir avec elle sur ses nombreuses collaborations de haut vol mais aussi et surtout échanger au sujet de son superbe troisième album, Invitation, qui sort le 19 avril chez Western Vinyl / Differ-Ant. Un moment exquis placé sous le signe de la bonne humeur et de la complicité. Bonheur total !


Bonjour Heather. Un grand merci à toi de m’accorder un peu de temps, cela signifie beaucoup pour moi.

Merci à toi !

Ton nom est sans doute encore peu familier pour une grande partie du public français, et crois moi je travaille dur pour changer cela [rires], mais ton visage l’est beaucoup plus du fait de tes nombreuses collaborations artistiques avec notamment Efterklang, Alela Diane ou encore Sharon Van Etten. Que signifient pour toi toutes ces collaborations, que recherches-tu à travers ces différents projets ?

Collaborer avec d’autres personnes m’offre l’opportunité d’appréhender différemment la musique. Il y a deux façons de le faire. La première façon consiste à collaborer dans l’écriture même des morceaux. Cela me permet je pense d’assouvir mes pulsions créatrices. J’aime vraiment beaucoup participer à la conception de chansons qui ne sont pas que les miennes, cela me permet de faire partie d’un puzzle plus grand que moi, c’est très satisfaisant d’un point de vue créatif, et en général j’y apprends beaucoup de choses car je travaille en m’enrichissant avec les idées d’autres personnes. La seconde façon de collaborer consiste à partir en tournée avec d’autres artistes, comme c’est le cas en ce moment. Dans ces moments-là, il s’agit pour moi d’apprendre à jouer des morceaux qui existent déjà, puis de les interpréter encore et encore tous les soirs. Bien sûr cela me permet une nouvelle fois de faire partie d’un tout plus grand que moi, et j’apprécie le plaisir que cela me procure. C’est aussi mon travail quotidien, ma façon de gagner ma vie depuis onze ans déjà. Apprendre des chansons, les mémoriser, puis les jouer plus au moins à l’identique chaque soir, et bien tout cela est assez naturel pour moi. Je suis donc plutôt heureuse de pouvoir en faire mon gagne-pain !

C’est sûr ! Mais n’est-ce pas aussi un peu compliqué du coup pour toi de faire vivre ton propre projet musical au milieu de toutes ces collaborations ?

Le plus difficile pour moi est de trouver du temps pour jouer en live mes propres chansons. Mon métier consistant à accompagner d’autres artistes en tournée, il est compliqué dans ces conditions de disposer de suffisamment de temps pour pouvoir défendre ma propre musique. Par exemple, Sharon est déjà bookée jusqu’en 2020 ! En revanche, pour ce qui est de la conception de mes chansons, et bien cela est plus facile, car je peux les écrire au fil de mon inspiration et souvent avant même que je m’en rende compte j’ai assez de matière pour un nouveau disque. Pour l’écriture de ce nouvel album, j’ai profité de beaucoup plus de temps libre que d’habitude. Je n’étais pas en tournée avec Sharon, je tournais un peu avec Alela [Alela Diane] mais sur des périodes assez courtes. J’ai donc eu du temps pour moi.

Et peut-être qu’au bout du compte ces collaborations t’influencent et t’aident également à façonner ton propre projet ?

Bien sûr notre quotidien exerce toujours une influence sur notre subconscient. En ce qui me concerne, jouer dans un groupe tous les soirs pour interpréter les chansons d’une autre artiste, c’est quelque chose que je prends plaisir à faire, mais c’est aussi une sorte de routine et je ne pense pas que cela développe vraiment ma créativité personnelle. En revanche, ce qui m’inspire beaucoup ce sont les voyages et toutes les personnes que je rencontre et côtoie durant les tournées. Dans ce sens, oui mon travail dans un groupe est inspirant.

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Revenons à ton nouvel album. Dans quel contexte exactement l’as-tu écrit et composé ?

Lorsqu’à l’issue de sa précédente tournée Sharon a décidé de faire une très longue pause, cela a marqué un vrai tournant pour moi. Jusque-là j’avais en effet plus ou moins toujours tourné, que ce soit avec Horse Feathers, Efterklang et puis Sharon. Être en tournée permanente était devenu ma norme, mon quotidien. Je bougeais tout le temps, je n’avais même plus vraiment de maison à moi entre deux tours. La décision de Sharon de mettre un terme à cela était donc quelque chose d’inédit pour moi. Le plus simple aurait été bien sûr de trouver un nouveau groupe à accompagner sur scène mais au fond de moi je savais qu’il était désormais temps pour moi aussi de faire une pause. J’étais épuisée, je devais réapprendre à dormir et à prendre soin de mon corps. Je me suis donc installée dans l’Oregon et ai emménagé dans cette toute petite ville de la côte. Je n’en connais pas la population exacte mais c’est vraiment petit, avec majoritairement des résidences secondaires et des retraités. Le temps y est humide la plus grande partie de l’année, il y a peu de choses à y faire excepté des promenades en plein air, mais c’est un endroit absolument magnifique.

J’ai fait un incroyable roadtrip en Oregon il y a quelques années…

Tu sais donc à quel point c’est beau ! En déménageant dans cette ville, j’ai voulu ralentir un peu le rythme et prendre du recul. C’était l’endroit parfait pour cela car il n’y avait aucune tentation d’aucune sorte pour me disperser : pas de concerts où aller, pas de bars où retrouver des amis, pas d’amis du tout d’ailleurs. Le cadre idéal pour vivre une vie simple. Bien sûr cela m’a un peu effrayée au début et il m’a fallu du temps – quelques mois à vrai dire – pour m’y faire, mais ensuite j’y ai trouvé mes repères, développé mes habitudes et commencé à écrire mes nouvelles chansons sur une période d’un an et demi, deux ans environ.

C’est quelque chose que l’on ressent très fortement sur l’album. Après avoir abordé les thèmes du mouvement permanent et de la tournée sur ton précédent disque, il était donc tout à fait clair pour toi que tu voulais désormais prendre du recul et trouver ton inspiration dans ce calme retrouvé ?

Oui, complètement.

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Les paroles de tes nouvelles chansons résonnent également comme tes plus personnelles à date. Tes textes m’ont profondément touchée, parfois jusqu’aux larmes. Je sais pourtant que tu es une personne plutôt réservée. N’a-t-il pas été compliqué pour toi de te livrer et d’afficher ta vulnérabilité avec autant de sincérité ?

C’est une chose sur laquelle je travaille depuis quelques années. Savoir prendre le temps de ralentir, choisir la place que je veux occuper dans ce monde, ces sujets m’ont beaucoup habitée. Ce que je veux par-dessus tout c’est établir des relations authentiques avec les gens autour de moi. La seule façon d’y parvenir consiste je pense à m’ouvrir moi-même aux autres et à me rendre disponible pour les autres. Ecrire ces chansons a finalement été une façon cathartique et saine d’y arriver.

Au-delà de ta propre expérience personnelle, y-a-il des influences extérieures que tu revendiquerais dans l’écriture de ce disque ?

J’ai beaucoup écouté l’album “Nina Simone & Piano”. Je roule dans un vieux pick-up équipé d’un lecteur de CDs. Parmi les quelques CDs que je possède, ceux que j’écoute en boucle lorsque je me déplace sont “Nina Simone & Piano”, “It Could Happen To You” de Chet Baker et “Blue” ou bien une collection de “Greatest Hits” de Joni Mitchell. Ce que j’aime par-dessus tout dans l’album de Nina Simone c’est l’originalité de sa voix mais aussi la façon unique et non conventionnelle qu’elle a de faire bouger cette voix incroyable autour de son instrument. Même chose pour Joni Mitchell. J’ai donc écouté en boucle ces disques et je pense qu’ils ont naturellement influencé mon processus d’écriture.

Et peut-être est-ce aussi la raison pour laquelle le piano est si présent dans ton album ? Je sais que c’est le premier instrument dont tu as appris à jouer. Tu as une relation très particulière avec lui.

Bien sûr ces albums que j’évoquais ont eu une influence sur moi. Mais il y aussi très certainement le fait qu’en emménageant dans l’Oregon, et bien pour la première fois je disposais d’un local avec un vrai piano, juste derrière ma maison. Cela m’a permis de me reconnecter avec un instrument qui est très fortement ancré en moi puisque j’ai grandi avec depuis que j’ai 8 ans. Je me sentais si bien à chaque fois que je m’asseyais à ce piano. Pas besoin de brancher quoique ce soit, je pouvais jouer directement les mélodies que j’avais en moi.

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Si le piano est très présent sur l’album, les références à l’Oregon le sont également. On en a déjà un peu parlé mais pourrais-tu m’en dire un peu plus sur ce que signifie ce lieu en particulier pour toi ?

Et bien de l’âge de 8 ans à mes 24 ou 25 ans, j’ai vécu en Oregon. Je suis née dans le Maine mais mes parents ont traversé le pays pour s’installer en Oregon alors que j’avais 8 ans. Y retourner c’était comme retrouver un lieu familier qui m’avait profondément manqué. Ce fut aussi l’occasion pour moi de le redécouvrir et de le vivre d’une façon complètement nouvelle. C’est la première fois que je suis à ce point bouleversée, souvent jusqu’aux larmes, par des paysages naturels. Les décors y sont tellement incroyables. Passer du temps à regarder les saisons changer, observer les animaux, je n’avais jamais pris le temps de faire de telles choses auparavant.

Tu as pourtant décidé d’enregistrer l’album sur la côte est qui est très loin de l’Oregon ?

(rires). Oui en effet ! Après la sortie de “Glider” [NDLR : son précédent album chroniqué ici-même] j’ai un peu tourné avec Jesse Marchant, un songwriter que j’avais rencontré lorsque je vivais à Brooklyn. Alors que je tournais avec lui, son groupe a pris l’habitude de me rejoindre sur scène pour jouer avec moi trois ou quatre morceaux chaque soir. L’alchimie musicale entre nous a été tellement incroyable que je me suis promise de retravailler avec eux le moment venu. Lorsque j’étais prête à enregistrer mon nouveau disque, j’ai donc tout naturellement décidé de partir les rejoindre sur la côte est. J’ai enregistré le disque au studio ISOKON à Woodstock.

Woodstock, un endroit parfait pour Heather Woods Broderick !

(rires) Oui on reste dans les bois ! D’ailleurs à ce sujet, c’est un peu fou mais figure toi que le quartier de la ville de Pacific City où j’habite s’appelle également Woods ! (rires) Bref pour en revenir au studio, il s’agit d’un lieu où Jesse avait déjà enregistré. C’est aussi le studio où a enregistré Uni Ika Ai, un groupe de Brooklyn que j’adore. J’aimais vraiment beaucoup la façon dont ces albums y avaient été façonnés : le choix des reverbs, les sons des percussions, les prises de voix dans les micros. J’ai donc contacté son propriétaire et il a immédiatement été emballé par mon projet.

Jusqu’à ce disque, le processus d’enregistrement était plutôt une affaire intimiste, juste toi et ton frère le plus souvent. Or sur cet album j’ai compté 10 musiciens invités en plus de ton frère. Pourquoi un tel choix ?

J’avais des idées bien précises sur ce que je souhaitais, les arrangements, la production. Par exemple, sur les maquettes, j’avais enregistré seule toutes les voix des chœurs mais je savais pertinemment que sur le disque final je voulais un vrai chœur ! J’avais une idée très précise de ce que je souhaitais, même si bien sûr les choses ont un peu évolué en studio.

As-tu des projets de tournée en Europe et en France pour accompagner la sortie de l’album ? Dis-moi oui s’il te plaît !

(rires) Oui je souhaite vraiment tourner avec ce disque. Mais je ne sais pas encore quand exactement. Je n’ai ni agent, ni tourneur, cela ne facilite pas les choses.

Je vais lancer un appel !

Oui s’il te plaît ! (rires) Je vais faire en sorte que la tournée se fasse, avec ou sans personne pour m’aider. Peut-être à la fin de l’été ou cet automne, voir l’année prochaine. J’ai vraiment envie de venir jouer à Paris !

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Deux questions pour terminer. La première : y-a-t-il une collaboration dont tu rêverais tout particulièrement ?

Il y en a plein ! Je vais partager avec toi une collaboration qui a des chances de se réaliser. Dan [NDLR : Daniel James Goodwin], le garçon avec lequel j’ai enregistré mon album, et moi travaillons actuellement sur un projet de disque. Un album plus épuré que celui-ci, qui puiserait ses inspirations chez Massive Attack, Portishead ou bien Mark Kozelek. Nous en sommes encore à la phase d’échange d’idées mais j’espère que l’on pourra avancer concrètement sur ce projet à la fin de l’été.

Excellente nouvelle ! Dernière question : comme tu le sais, je suis une grande fan de musique, aussi j’aime terminer mes interviews en interrogeant mes interlocuteurs sur leurs derniers coups de cœur musicaux. Quels sont les tiens ?

Et bien je suis très récemment tombée amoureuse du groupe Cigarettes After Sex. Je sais bien que leurs albums sont sortis il y a un moment déjà, mais j’étais complètement passée à côté. Il se trouve que l’ingénieur du son sur la tournée actuelle de Sharon est l’ancien ingénieur du son de ce groupe. C’est lui qui me les a fait découvrir. Il y a longtemps que je n’avais pas été autant accro à un disque. C’est un son tellement doux et envoûtant !

C’est parfait ! Merci beaucoup Heather !

Merci à toi. Ce fut un plaisir de discuter avec toi. On se voit au concert, n’est-ce pas ?

Je ne sais pas trop (rires). Bien sûr que oui, à tout à l’heure !

(rires) A tout à l’heure !


Interview réalisée par Laurence Buisson à La Maroquinerie le 1er avril 2019.

Crédit photos : Sigried Duberos, à retrouver sur son site internet ici  http://sigriedduberos.net/ ou bien sur instagram par là https://www.instagram.com/iamsigriedduberos/

Pour en savoir plus : http://www.heatherwoodsbroderick.com/ ou https://www.facebook.com/heatherwoodsbroderick/

Un grand merci à Heather pour sa disponibilité et sa gentillesse, à Sigried pour ses magnifiques photos mais aussi à Marion Seury pour l’organisation de cette entrevue.

 

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