Thread of Gold – Hejira [Lima Limo Records]

Les plus belles découvertes musicales sont celles qui au-delà de la magie ressentie la toute première fois parviennent à distiller en nous un émerveillement croissant. Un émerveillement nourri par la richesse et la subtilité de la musique autant que par l’aura d’une voix unique capable de nous inspirer un peu plus à chaque écoute. Ces découvertes sont bien sûr rares et, à ce titre, précieuses. Ma rencontre avec Hejira fait partie de celles-là. Repéré en tout début d’année grâce aux conseils d’une personne chère, ce groupe londonien m’a en effet complètement envoûtée lors de son concert parisien au Duc des Lombards fin mars, avant de définitivement conquérir mon cœur au fil des écoutes répétées de Thread of Gold, son superbe second album.

Formé il y a près de dix ans autour du trio Rahel Debebe-Dessalegne (voix, basse), Sam Beste (voix, claviers, percussions) et Alex Reeve (guitare), Hejira puise ses racines profondes dans la scène jazz, une scène que les trois amis ont longuement côtoyée et où ils se sont finalement trouvés. Toujours très largement influencée par ce style, leur musique ne s’y limite toutefois plus et explore désormais des terres nu soul, en se teintant, ici de touches délicieusement expérimentales, là d’échos de world music irrésistibles. Avec en toile de fond une basse chaude et hypnotique, les percussions, légères et aériennes, s’ouvrent ainsi aux rythmes africains, tandis que la guitare aime à surprendre au travers de lignes claires et d’expérimentations plus audacieuses. Un piano déchirant et des arrangements de cordes majestueux complètent l’ensemble pour un rendu complètement envoûtant (pas moins de dix musiciens ont été invités dans le studio londonien du trio). Complexes et délicates, les compositions naviguent successivement entre épure bouleversante (“Save it for Another“, “Thread of Gold“) et groove ensorcelant (“Joyful Mind“, “Lima Limo“). Elles enveloppent à merveille la voix absolument sublime de Rahel. Une voix chaude et expressive, qui dans son dialogue complice avec celle, douce et caressante de Sam, émeut autant qu’elle fascine. La fusion magique de ces deux voix et de l’orchestration façonne au final un son organique à nul autre pareil. Un son incroyablement riche, mis en valeur par l’intégration d’enregistrements collectés par le groupe en Ethiopie, terre d’origine de la famille de Rahel. Des chants de pèlerins célébrant la fin de leur voyage dans la ville de Lalibela au nord du pays (“Joyful Mind“) aux échos de rue assemblés sur “Lima Limo“, titre nommé en référence à un chemin qui traverse les monts Simien au nord de l’Éthiopie (mais aussi nom du label du groupe sur lequel l’album, complètement auto produit, est distribué), ces sons authentiques apportent aux morceaux une profondeur inédite ainsi qu’un double ancrage spatial et émotionnel particulièrement saisissant.

L’Ethiopie, berceau de l’humanité, imprègne de fait très fortement l’ensemble de l’album. Elle en est le point de départ et en constitue le fil rouge, ou plus précisément le fil cousu d’or comme le dit si joliment son titre. C’est en effet un voyage effectué dans ce pays début 2016 qui est à l’origine de l’écriture du disque. Un voyage que Rahel a décidé d’entreprendre après le décès de son père dans le but de renouer avec ses racines et la culture ancestrale de sa famille, un voyage essentiel auquel elle a convié ses deux compagnons musiciens afin de pouvoir partager avec eux cette quête profondément initiatique. “Le voyage en Ethiopie est devenu la colonne vertébrale et le point de référence de l’album. Cette expérience nous a aidé à transformer tout ce que nous écrivions en un ensemble cohérent”, confie ainsi Sam. A partir de l’infiniment intime (le deuil d’un parent proche et la recherche de son identité personnelle), le trio réussit au final à créer un disque universel où il est question de la vie et de son double négatif la mort, mais aussi et surtout d’exil, de déracinement et du sens des relations humaines, tout en offrant un écho bouleversant au sort tragique des réfugiés (“You keep building these walls / That I can’t climb / Barricading the doors / Leaving me behind / At the edge of the water / With no way to cross over  / I don’t want to walk away / I don’t want to leave this all behind / (…) / If I don’t belong here / Where do I belong / Everything seems alien / Everything seems different / Will I be the same again” – “Ribs”). Loin de tout misérabilisme, le groupe choisit cependant toujours l’espoir et affiche une volonté indéfectible de regarder vers la lumière. Un parti pris qui répond au précepte d’un mantra bouddhiste dont il revendique ouvertement l’inspiration : “Maintain a joyful mind”.

A la fois spirituel, profondément émouvant et ouvert sur le monde, Thread of Gold possède la beauté rare de ces œuvres capables de nous élever tout en nous rappelant notre propre finitude. Il propose un voyage au cœur de notre humanité et donne par là-même tout son sens au nom du groupe, Hejira, qui en plus d’être le titre d’un album somptueux de la grande Joni Mitchell est également la translittération du mot arabe hégire, terme évoquant la notion d’exil pour la recherche de son salut. “Thread of Gold symbolise le lien qui existe entre nous et ceux que nous aimons”, explique Rahel. Il est aussi, vous l’aurez deviné, le fil précieux qui m’a conduite vers ma plus belle découverte musicale de ce début d’année.

Lolo from Paris

Bonus : Superbe version live du titre “Save it for Another” filmée dans le studio londonien du groupe.

Merci Nadine.


Date de parution de l’album : 22 février 2019

Pour en savoir plus : http://hejira.info/ ou http://www.facebook.com/hejira.info/

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