U.F.O.F. – Big Thief [4AD / Beggars]

Une inclinaison naturelle pour l’art, la recherche du plaisir, la cicatrisation d’une souffrance, le sens de la camaraderie, les motifs qui poussent des personnes à faire de la musique ensemble sont nombreux et les quatre amis de Big Thief peuvent sans doute se retrouver à titre individuel dans l’une ou l’autre de ces raisons. Leur destin collectif ne saurait toutefois s’y réduire tant leurs albums possèdent une énergie unique qui transcende ces motivations contingentes pour laisser apparaître un but supérieur visant à la construction d’une œuvre cohérente capable d’explorer le monde du son tout en questionnant le sens de l’existence. Une œuvre à part, en évolution constante et affranchie de tout cadrage préformaté. Une œuvre libre dont le troisième chapitre, le somptueux U.F.O.F. vient marquer une nouvelle étape essentielle.

Enregistré durant l’été 2018 au studio Bear Creek Recording, un chalet perdu en pleine forêt au nord de Seattle, ce nouvel opus (le premier chez 4AD) confirme la capacité incroyable du groupe à créer et à se renouveler à une vitesse prodigieuse. Formé en 2015 du côté de Brooklyn, le quartet composé d’Adrianne Lenker (chant, guitare), Buck Meek (guitare), Max Oleartchik (basse) et James Krivchenia (batterie) connaît en effet une entrée en matière remarquée avec l’excellent “Masterpiece” paru en 2016, rapidement suivi du superbe “Capacity” en 2017, puis de très beaux disques en solo pour trois des membres de la bande (Adrianne, Buck et James) en 2018, le tout au milieu de tournées quasiment ininterrompues depuis près de quatre ans. Un rythme effréné qui au lieu d’altérer l’énergie créatrice du groupe semble bien au contraire la stimuler. Refusant toute répétition inutile, les américains abandonnent ainsi ici l’incandescence brute et immédiate de leurs débuts pour continuer à explorer la voie plus calme mais aussi plus audacieuse dessinée sur leur second album et ainsi revisiter les codes classiques du folk. Une recherche musicale qui s’incarne dans une indie folk délicate (“From”, “Orange”, “Betsy”, “Terminal Paradise”) teintée de pop céleste (“UFOF”, “Cattails”), tout s’aventurant en terres jazzy (“Century”, “Strange”) et en dévoilant un sens de l’expérimentation inédit (“Contact”, “Jenni”, “Magic Dealer”). Des arpèges de guitare acoustique qui soulignent la grâce absolue du fingerpicking d’Adrianne aux riffs abrasifs de Buck en passant par la basse caressante de Max superbement mise en avant sur plusieurs titres ou les percussions aériennes et enveloppantes de James, le travail sur le son sublime les mélodies du groupe et offre une fluidité incroyable à l’album au travers d’une esthétique sobre mais raffinée. S’adjoignant pour la première fois les services d’un ingénieur du son (Dom Monks), les quatre musiciens révèlent ici un sens du détail aigu mais aussi une osmose parfaite que leur producteur habituel Andrew Sarlo a su porter à un niveau de subtilité encore jamais atteint par la bande. “Je vois le studio comme un lieu équipé de tous les outils nécessaires à l’exploration et à la recherche. Il ne s’agit pas d’y aller pour fabriquer un produit parfait mais bien plutôt d’y passer du temps pour apprendre, se former. L’objectif est d’y capter toute la beauté brute intrinsèque de nos instruments. Mais aussi de parvenir à atteindre une dimension plus spirituelle et abstraite. Je pense que Big Thief arrive à faire cela grâce aux influences combinées de chacun de ses membres. Il est si excitant de jouer avec les multiples couches du son tout en gardant ses racines profondes”, résume Adrianne avant d’ajouter “Ces gens sont mes amis les plus chers”.

Construite au fil des longs mois passés ensemble, cette complicité harmonieuse crée un profond sentiment d’intimité avec l’auditeur et bâtit au final un écrin de choix à l’instrument sans doute le plus exceptionnel du groupe, la voix d’Adrianne. Une voix gorgée d’émotion capable de transpercer l’âme aussi bien que le cœur dans le murmure comme dans le cri. Une voix expressive, à la fragilité contenue saisissante, qui se nourrit de l’ultra sensibilité de la chanteuse et emprunte ici des chemins nouveaux, à l’image de ce ton grave, et presque méconnaissable, pris sur le somptueux “Betsy”. “Adrianne ne sait pas mentir. Elle est complètement perméable à ses émotions et celles-ci traversent toutes ses chansons”, confirme Buck. Une interprétation unique, personnelle et foudroyante de beauté, qui sied à merveille aux textes de la jeune femme dont la plume tout à la fois poétique et cathartique convoque un imaginaire profondément ancré dans la nature et peuplé de créatures fantasmagoriques pour désigner ce qui nous est étranger et par là-même nous effraie. Entre fascination émerveillée et peurs viscérales, Adrianne poursuit ainsi son questionnement existentiel permanent sur la vie et sur la mort, la vie après la mort, la nécessité absolue et la complexité du rapport aux autres, dans une quête de la transcendance complètement bouleversante. “J’aime bien cette idée de ne pas savoir, de maintenir une certaine curiosité. Interagir avec le mystère et l’accepter. Admettre la part d’inconnu en chacun de nous et chez les autres”, confie l’américaine qui écrit depuis qu’elle a huit ans. Une quête de l’inconnu qu’elle mène insatiablement et nous invite à suivre à notre tour dans le titre même du disque, “U.F.O.F. ”, contraction des mots UFOUnidentified Flying Objects – et Friends, et que l’on pourrait traduire par “les OVNI amis”.

Au final, nos amis les plus précieux, ce sont aussi et surtout les quatre musiciens de Big Thief qui signent avec U.F.O.F. un troisième album absolument magnifique, sans conteste leur meilleur à date. Un disque certes un peu plus exigeant que ses deux prédécesseurs mais dont l’incroyable richesse, tant musicale que lyrique, se révèle délicieusement au fil des écoutes. Avec cette œuvre au ton intimiste mais au contenu universel, les américains continuent d’explorer les mystères de notre existence pour mieux nous révéler le sens profond du mot humanité. En réécrivant les codes du folk, ils s’affirment également définitivement comme le groupe le plus excitant de la scène indépendante américaine actuelle. Ils nous offrent enfin l’album le plus beau et le plus ambitieux qu’il m’a été donné d’écouter depuis le début de cette année. Tout simplement essentiel.

Lolo from Paris

Bonus : Retour sur le superbe concert acoustique Tiny Desk donné par le groupe à la NPR (radio nationale publique américaine) il y a 3 ans.


Date de parution de l’album : 3 mai 2019

Pour en savoir plus : http://bigthief.net/  ou http://www.facebook.com/bigthiefmusic/

En concert à Paris (Le Trabendo) le 27 mai, à Nîmes (This Is Not A Love Song Festival) le 31 mai et à Saint-Malo (La Nouvelle Vague dans le cadre du festival La Route Du Rock) le 14 août 2019

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