Stonechild – Jesca Hoop [Memphis Industries / PIAS]

“J’ai toujours admiré les artistes qui sont restés fidèles à leur vision. Des artistes comme PJ Harvey ou Patti Smith qui changent, évoluent, mais dont l’art conserve une approche profondément authentique et sincère. Je n’ai eu de cesse de suivre cette voie-là”, confiait il y a peu Jesca Hoop, avant de poursuivre, “J’aime beaucoup cette citation de Patti Smith qui dit : N’accepte jamais le compromis. Si tu arrives à te construire un nom, alors ce nom se suffira à lui-même. J’ai toujours cru en ces mots”. Des mots qui résument parfaitement le parcours singulier de l’américaine, apparue assez tardivement sur la scène professionnelle (elle a 32 ans lorsque sort son premier album en 2007), et dont la quête farouche de liberté artistique a constamment dicté les choix. Fuyant tout cadre conventionnel préformaté, elle a ainsi une nouvelle fois décidé de sortir de sa zone de confort pour façonner Stonechild, son cinquième album studio et sans aucun doute le plus remarquable à date.

Une prise de risque incarnée en premier lieu par un nouveau label, Memphis Industries (Field Music, The Go! Team, Rozi Plain), un nouveau groupe de musiciens et un nouveau lieu d’enregistrement. Alors qu’elle avait pris l’habitude de systématiquement retourner dans sa Californie natale pour préparer ses disques, l’artiste a ainsi décidé cette fois-ci de rester en Angleterre (elle vit à Manchester depuis onze ans) pour rejoindre le producteur légendaire John Parish dans son studio de Bristol, et selon ses propres termes apprendre à “lâcher prise”.  Connu pour ses collaborations de haut vol avec PJ Harvey, ou plus récemment Nadine Khouri et Aldous Harding, l’orfèvre du son anglais n’a en effet pas ménagé l’américaine en désossant à l’extrême chacune de ses compositions pour en faire ressortir l’essence première. Une approche tout à la fois minimaliste et perfectionniste qui derrière un voile d’apparente austérité permet au final de souligner la beauté incroyablement complexe de la musique de Jesca. “John Parish est l’un des êtres humains les plus gentils et distingués que j’ai pu rencontrer. Mais l’enregistrement n’a pas toujours été facile. Parfois, je devais descendre faire un tour dans le parking pour me calmer, tant j’appréhendais ce qu’il allait faire. Or, sa priorité était de servir la chanson, et le fait qu’il la laisse souvent nue était la preuve qu’elle tenait seule”, explique-t-elle ainsi avant d’ajouter, “Ma musique n’avait jamais été montée de manière aussi brute (…). Il m’a dit que je lui pardonnerais, et quelque part je pense que j’ai aimé qu’on me traite ainsi, qu’on me force à me cantonner au strict nécessaire. Même si ce fut douloureux. ” Et de fait, jamais la musique de l’américaine n’a sonné de façon aussi dépouillée et en même temps rayonné avec une telle puissance émotionnelle intacte.

En offrant un maximum d’espace et de respiration aux chansons, Parish a préservé leur liberté originelle tout en créant un écrin de choix à la force d’interprétation de leur auteur dont la voix est sans aucun doute l’instrument le plus précieux. Une voix expressive impeccablement mise en avant, dans ses moments de calme et d’apaisement, comme dans ceux, plus téméraires, d’affirmation de soi. Une voix unique capable de se démultiplier dans de somptueuses harmonies vocales et désormais magnifiquement accompagnée de chœurs féminins (Lucius, Kate Stables/This Is The Kit, Rozi Plain). Utilisant sa voix comme miroir de ses émotions, Jesca touche l’auditeur en plein cœur et rappelle le meilleur de Neko Case ou PJ Harvey dans sa capacité exceptionnelle à conjuguer force et vulnérabilité face au chaos qui nous entoure.

Imprégnée des désordres du monde d’aujourd’hui, l’américaine affiche de fait une humeur tourmentée et souvent sombre dans ses textes toujours aussi poétiques et sincères mais fait nouveau également profondément engagés. Un propos plus universel dicté par nécessité plus que par choix artistique. “J’écris à partir de mon point de vue personnel, principalement à propos de relations humaines et je n’ai pas tellement envie de faire de la politique en musique, mais à mesure que les crimes de haine augmentent, que les droits des femmes sont réduits à néant, et que mes deux nations construisent des murs… et bien, le politique est désormais devenu profondément personnel”, confie-t-elle. Un engagement que l’on retrouve dans sa dénonciation du patriarcat et de la misogynie (“Old Fear of Father”) ou bien dans sa condamnation du racisme des suprémacistes blancs de l’Amérique de Trump (“Red White and Black”). Un engagement qui s’attaque aussi aux dérives déshumanisantes des nouvelles technologies (“Outside of Eden”) et rejette le carcan obscurantiste de la religion (“Free of the Feeling”). Fortement marquée par son enfance au sein d’une famille mormone dont elle a fui l’autorité à l’adolescence, Jesca renoue toutefois avec l’intime lorsqu’elle règle ses comptes avec le passé (“Death Row”, “All Time Low”, “Passage’s End”, “Time Capsule”) tout en affrontant avec une honnêteté bouleversante le manque et la solitude dans laquelle on a tenté de l’enfermer (“Shoulder Charge”, “Footfall to the Path”, “01Tear”).

A la noirceur du propos, l’américaine a toutefois décidé d’opposer un son lumineux et céleste dont les acrobaties enchanteresses sont magnifiquement mises en valeur par le travail soigné de production. Experte en musique spontanée et insaisissable, Jesca nous offre ainsi un folk moderne et ambitieux, un folk réinventé dont le génie créatif n’est pas sans rappeler celui de ses compatriotes de Big Thief. Construites autour de mélodies débarrassées de tout superflu inutile, ses compositions prennent leurs racines dans un folk intimiste (“Old Fear of Father”, “01Tear”, “All Time Low”) et au final incroyablement hypnotique (“Death Row”, “Passage’s End”, “Time Capsule”). Un folk en apparence épuré qui révèle toute sa complexité au fil des écoutes, laissant apparaître ici des couleurs pop (“Shoulder Charge”, “Outside of Eden”), là des accents chamaniques, voire même mystiques (“Free of the Feeling”, “Red White and Black”), tout en étant capable d’envolées lyriques absolument irrésistibles (“Footfall to the Path”). Une subtilité dans la réalisation qui doit beaucoup aux percussions aériennes et aux délicates touches synthétiques venues envelopper le son organique de la guitare de l’américaine. Un raffinement dans le dépouillement à l’origine d’une puissance émotionnelle rare.

Atypique et harmonieux, épuré et sophistiqué, Stonechild est un disque ambitieux hanté par la noirceur du monde mais également porteur d’une profonde empathie et d’une humanité réellement bouleversante. Il est le fruit du travail libéré d’une artiste non conventionnelle qui album après album construit une œuvre essentielle affranchie de tout pré-formatage étriqué. Il est aussi l’un des plus beaux albums que j’ai eu le plaisir d’écouter cette année. Comptant parmi les secrets les mieux gardés de la scène folk contemporaine, Jesca Hoop atteint ici un nouveau sommet qui, espérons-le très fort, lui permettra d’enfin prétendre au succès qu’elle mérite tant.

Lolo from Paris

Bonus : Retour sur la superbe session NPR qui a réuni en 2016 Jesca et Sam Beam (Iron & Wine) à l’occsasion de la sortie de leur album commun, “Love Letters For Fire”. Magique !


Date de parution de l’album : 5 juillet 2019

Pour en savoir plus : https://jescahoop.com/ ou https://www.facebook.com/JescaHoopMusic/

En concert au Petit Bain, à Paris, le 15 octobre 2019

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