Land of No Junction – Aoife Nessa Frances [Ba Da Bing Records / Basin Rock]

Une voix chaude qui envoûte dès la première écoute. Un son enveloppant qui suspend le temps par sa sophistication à la fois simple et réfléchie. Des mots poétiques qui résistent à l’explication de texte immédiate malgré l’évidence de leur enchaînement. Land of No Junction nous offre tout cela et même beaucoup plus si on lui accorde toute l’attention qu’il mérite. Distribué grâce au précieux label indépendant anglais Basin Rock (Julie Byrne, Nadia Reid, Jim Ghedi), dont le bon goût musical impose décidément le respect, ce premier album met surtout magnifiquement en lumière l’incroyable talent d’une artiste qui sera à n’en pas douter l’une des grandes révélations de l’année 2020 : Aoife Nessa Frances.

Derrière ce nom irlandais difficile à prononcer, se cache une dublinoise de 28 ans, née dans une famille passionnée par les arts en général et la musique en particulier (mère actrice, père luthier). La musique qu’elle découvre très jeune grâce au flamenco, un style exigeant pour lequel elle développe rapidement une vraie dextérité. Un douloureux syndrome d’hypermobilité la contraint malheureusement à devoir brusquement cesser la pratique intensive de la guitare classique. Un mal qu’elle parvient à transformer en un bien puisque de cette retraite forcée naît son intérêt pour le folk et le rock. Après avoir joué dans différents groupes amateurs puis fait ses armes au sein du duo expérimental Princess, actif de 2013 à 2015, la jeune femme décide finalement de se lancer en solo et sous son propre nom. Un projet dont “Land of No Junction” constitue le remarquable premier essai.

Enregistré à Dublin sur une période d’un an et demi avec des proches, dont son compagnon le guitariste surdoué Cian Nugent (Ryley Walker, Nap Eyes), qui co-produit avec elle le disque, l’album puise son inspiration dans les ambiances musicales des années 60 et 70 et offre la rencontre parfaite entre folk orchestral et pop psychédélique (“Blow Up”, “Less Is More”, “Libra”), tout en se permettant quelques variations jazzy irrésistibles (“Here In The Dark”, “Heartbreak”). L’instrumentation est riche et délicatement travaillée (claviers, cordes et percussions magnifient le ballet langoureux des guitares et de la basse) mais toujours impeccablement dosée pour mettre en valeur la voix unique de la jeune femme et envelopper ses textes souvent sombres, ici d’une douce lumière nostalgique, là d’une aura résolument moderne. La beauté et la cohérence incroyable de l’ensemble doivent sans doute beaucoup, au-delà du talent propre de chaque musicien, à la cohésion du groupe et au vrai travail d’expérimentation mené lors de la conception du disque. “Nous avons beaucoup expérimenté et enregistré les titres de différentes façons. Grâce à Brendan (NDLR : Brendan Jenkinson – musicien et ingénieur du son sur l’album) qui est un ami proche, nous pouvions aller au studio et essayer autant de nouvelles choses que nous le souhaitions. Lorsque tu disposes d’un tel espace de liberté et du temps nécessaire, alors des choses merveilleuses peuvent se produire”, explique ainsi Aoife en interview.

Si le disque dévoile une maîtrise musicale impressionnante pour un premier essai, il est également le révélateur d’un talent sûr pour l’écriture. Semblant avoir déjà vécu mille vies, la jeune femme traite en effet dans ses textes empreints d’une grande poésie de sujets personnels mais à vocation universelle, tels que l’amour, la perte, la résilience et le pardon. Des textes nés d’un processus d’écriture libre et porteurs d’une part de mystère captivante, écho aux doutes inhérents à la condition humaine (“All our answers have disappeared / On a strangers face in an unknown sphere” – “Libra”, “My eyes can’t see what I can feel” – “In The End”). Des textes qui touchent en plein cœur lorsque de sa voix délicieusement envoutante l’irlandaise décide d’évoquer la place des femmes dans son pays (“Blow up woman / Back of the hand / Tired of being human / Lesser than man / Turn from the inside / Law of this land / Scared of the high tide / No one but you can swim” – “Blow Up”).

Take me to the land of no junction / Before it fades away / Where the roads can never cross / But go their own way”, chante Aoife Nessa Frances en conclusion de Land of No Junction. Un disque magnifique qui, tout en nous invitant à suivre les chemins souvent énigmatiques de l’âme de son auteur-compositrice-interprète, rappelle les débuts de Weyes Blood et nous fait songer à Nico. Un disque révélation à la genèse confidentielle mais qui, je le souhaite fort, rencontrera très vite tout le succès qu’il mérite. Tel est en tout cas mon premier vœu de l’année 2020.

Lolo from Paris


Date de parution de l’album : 17 janvier 2020

Pour en savoir plus : http://www.facebook.com/aoifenf/ ou http://aoifenessafrances.bandcamp.com/

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