Debris – Keeley Forsyth [Leaf Label / Differ-Ant]

Il est des voix qui par leur profondeur et leur singularité vous saisissent dès la première écoute. Des voix qui, en donnant à entendre un cœur qui bat ou le silence d’une respiration, dessinent un paysage à la fois désertique et complètement habité. Des voix qui, en l’espace d’une poignée de secondes, laissent entrevoir toute la complexité de l’âme humaine et viennent vous hanter longtemps encore après la fin d’une chanson. Telle est la voix de Keeley Forsyth, une artiste anglaise multifacette qui avec le sublime Debris nous offre un premier album réellement fascinant.

Nouvelle venue sur la scène musicale, la quadragénaire originaire de la région de Manchester n’est pas un visage inconnu. Actrice confirmée depuis près de 25 ans, elle a marqué de sa présence magnétique plusieurs séries et super productions sans que l’on soupçonne derrière la femme de théâtre ou de cinéma la passionnée de danse et de musique qu’elle a toujours été. Grande admiratrice de la chorégraphe allemande Pina Bausch, elle a appris à se servir de son corps et de sa voix pour incarner ses rôles. Le chant et l’écriture, bien que très présents dans sa vie personnelle, sont en revanche restés une affaire privée. Et ce, jusqu’à sa rencontre avec le pianiste et compositeur de jazz Matthew Bourne. De leur collaboration est né ce premier disque surprenant et foudroyant de beauté qu’est “Debris”.

Un disque de folk expérimental, intense et captivant, à l’écoute exigeante certes, mais à la puissance contenue impressionnante. Bâti autour de la voix exceptionnelle de l’anglaise, il en souligne toute la singularité et l’incroyable richesse en nous faisant frissonner puis lâcher prise à l’écoute de son vibrato troublant et mystérieux. Les voix capables d’une telle décharge émotionnelle sont rares. On pense à Nina Simone ou bien encore à ANOHNI avant de finalement oublier toute référence tant la performance est ici habitée. Pour habiller une telle voix, nul besoin de trop en faire et Matthew Bourne, associé au producteur Sam Hobbs, l’a parfaitement compris. La direction artistique suivie est donc volontairement minimaliste. Aussi précise qu’épurée, l’instrumentation est ainsi construite à partir d’arrangements spartiates mais délicats de quelques cordes et claviers électroniques, à côté ici d’une guitare acoustique, là d’un piano ou d’un harmonium. Ces instruments utilisés avec grande parcimonie diffusent autour de chaque morceau un halo parfois lumineux et protecteur (“Look To Yourself”, “Large Oak”), le plus souvent brumeux et mélancolique (“Debris”, “Black Bull”, “Lost”, “Butterfly”).

Ils viennent porter, il est vrai, des textes tourmentés qui trouvent leur source dans l’expérience traumatisante d’une lourde dépression traversée par l’anglaise en 2017. Une dépression si forte qu’elle lui a fait perdre l’usage de la parole plusieurs semaines durant. A partir de ses blessures et souffrances intimes auxquelles elle associe souvent un imaginaire lié au monde du vivant et à la nature, la chanteuse créée des vers percutants et déchirants qui en nous immergeant dans les tréfonds de son âme touchent immanquablement en plein cœur, à l’image du terrassant “Lost” et de sa description bouleversante de la folie : “Is this what madness feels like / The smooth space after all boundaries have been dissolved / Where there is wind / High wind / But no tall trees for it to grapple with / No buckets for it to shove around the yard / Where tables are empty / Where tables disappear / Where waiters have long fallen into mountains / And mountains have collapsed into streams / Where dreams are empty / Where glass is frosted / Where sirens lift heavy loads to distant planets / And the floor / And the floor is hard / And begging you to fall / (…) /  I am blind / Hurt / Beyond help / Beyond your touch my body peels off into the night / (…) / If I could touch this sadness / I would change the world tonight”. “Mes chansons sont comme des blocs de métal tombés du ciel”, aime à résumer la jeune femme.

En explorant la fragilité de notre condition humaine et la recherche permanente d’équilibre entre ombre et lumière, folie et raison, détresse et espoir, Keeley Forsyth scrute l’essence profonde de notre humanité. “Je me sens vivante lorsque je fais cela” confie-t-elle, avant d’ajouter “Mon travail n’a pas vocation à faire souffrir. Ma seule et unique motivation a toujours été de m’ouvrir aux autres dans le but de rentrer en contact avec eux. Il n’y a rien d’extraordinaire là-dedans ; seulement le sentiment d’être humain. Rien de plus, rien de moins.” Avec Debris, elle livre une première œuvre profondément humaine donc mais aussi et surtout incroyablement bouleversante et obsédante. Une plongée immersive dans l’âme tourmentée d’une artiste au talent rare qui fascine et inquiète en même temps. Voilà sans aucun doute l’album le plus intense émotionnellement parlant qu’il m’ait été donné d’écouter depuis longtemps.

Lolo from Paris

Bonus : Superbe interprétation live, intense et habitée, du titre “Look To Yourself” enregistrée par la BBC


Date de parution de l’album : 17 janvier 2020

Pour en savoir plus : http://www.facebook.com/KeeleyForsyth/  ou http://www.keeleyforsyth.com/

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