songs & instrumentals – Adrianne Lenker [4AD / Beggars]

“Depuis toujours, jouer de la guitare et écrire des chansons sont un refuge. J’écris pour extirper ce qu’il y a au fond de moi, pour me sentir vivante”, a un jour confié en interview Adrianne Lenker avant d’ajouter “Mon objectif est de me rapprocher de mon âme”. Ce besoin viscéral explique très certainement le caractère incroyablement prolifique de l’œuvre de celle qui est depuis six ans la voix, la plume et la guitariste du quartet américain Big Thief. Déjà auteur-compositrice-interprète de huit disques indispensables façonnés en solo, en duo avec Buck Meek (le second guitariste de Big Thief) ou bien encore avec l’ensemble de son groupe, la jeune femme nous revient cet automne avec un neuvième ouvrage (son troisième en solo), sobrement intitulé songs & instrumentals. Une nouvelle œuvre magistrale qui prend la forme inédite d’un double album, composé de deux parties distinctes dans leur construction (une première partie chantée construite autour de la force intrinsèque du songwriting d’Adrianne et une seconde partie totalement instrumentale faite de l’assemblage de mélodies improvisées durant l’enregistrement de l’album) mais unies dans leur vocation commune à transcender la psyché de l’américaine.

Réalisé en autarcie durant le confinement d’avril dernier, ce double album saisit en premier lieu par la beauté incroyable des textes proposés sur le chapitre “songs”. Revendiqués comme ses plus personnels à date, ils puisent leur inspiration dans la peine intense ressentie suite à une rupture amoureuse pour au final délivrer avec force et poésie une ode incroyablement belle à l’être aimé, et plus généralement à l’amour, mais aussi révéler un bouleversant processus de catharsis face aux blessures de la séparation. Ecrits à deux exceptions près le jour même de leur enregistrement, ils sont l’occasion pour Adrianne d’une mise à nu totale et instantanée de ses sentiments les plus intimes. L’amour n’est donc pas ici décrit comme un long fleuve tranquille, il est au contraire célébré dans toute sa complexité. La violence, la souffrance ou bien encore la mort restent des thèmes omniprésents tapis derrière la douceur apparente et l’exaltation du sentiment amoureux. Et si le souvenir de l’amour rappelle à la jeune femme des moments de bonheur parfait en complète osmose physique et spirituelle avec l’être aimé, il invite également dans sa mémoire meurtrie des chiens qui mordent, une famille qui se castagne ou le goût métallique du poison sur la langue. Le sens de la formule touche une nouvelle fois en plein cœur tandis que la poésie des mots émeut jusqu’aux larmes, à l’image du bouleversant “zombie girl”, peinture déchirante du manque lié à l’absence de l’autre où Adrianne s’adresse directement au vide qu’elle ressent (“Oh, emptiness / tell me about your nature / maybe I’ve been getting you wrong / I cover you with questions / cover you with explanations / cover you with music / (…) / what’s on your mind / what’s on your mind?”) ou bien encore de la sublime déclaration d’amour offerte dans “anything” (“I don’t want to talk about anything / I don’t want to talk about anything / I wanna kiss kiss your eyes again / wanna witness your eyes looking / I don’t want to talk about anyone / I don’t want to talk about anyone / (…) /I wanna listen to the sound of you blinking / wanna listen to your hands soothe / listen to your heart beating / listen to the way you move”). Associant descriptions ultra réalistes aux détails très précis à une puissante imagerie naturaliste et fantastique, l’américaine excelle au final à créer des ambiances mystiques propices à l’exploration du sens de l’existence, une quête en filigrane de tous ses écrits.

Riche de ses textes ultra-sensoriels, l’album captive également par la beauté tout à la fois minimaliste et profonde de sa musique. Une musique qui prend la forme d’une magnifique déclaration d’amour à la guitare acoustique (et notamment à la Martin qu’Adrianne possède depuis ses 14 ans et dont elle joue sur l’ensemble des morceaux) et s’incarne dans des mélodies cristallines servies par le fingerpicking fluide et délicat de la musicienne qui pratique l’instrument depuis ses 6 ans (elle en a 29 aujourd’hui). Mêlant gracieusement sa voix douce et fragile à ses accords ouverts, Adrianne créée un dialogue particulièrement émouvant entre les deux éléments, l’un prolongeant et répondant constamment à l’autre. A ce ballet intimiste, miroir de ses émotions les plus personnelles, elle vient délicatement intégrer les sons naturels qui l’entourent : la pluie qui tombe, une abeille qui bourdonne, un oiseau qui chante, le bois qui craque, le feu qui crépite, afin de constituer un tout à la fois très singulier car très intérieur et universel car tourné vers le monde extérieur. L’utilisation organique de cet environnement sonore comme instrument à part entière permet également à l’américaine d’explorer des terres plus expérimentales sur le second volet “instrumentals” lorsqu’à son jeu de guitare, elle associe quelques carillons, de rares percussions étouffées et ses propres chuchotements ponctués de silences. Les deux longues plages instrumentales invitent alors à la méditation en transformant peu à peu son folk acoustique en une musique contemplative extrêmement subtile. Enregistré en pleine nature dans un chalet minuscule au confort ultra sommaire (une seule pièce, pas d’eau courante), le disque est finalement l’occasion d’une expérience immersive absolument fascinante. Une expérience captée de façon complètement analogique par son ami et ingénieur du son new-yorkais Philip Weinrobe grâce à un micro binaural et une simple bande 8 pistes. Ce choix artistique audacieux permet de créer une complicité unique avec l’auditeur qui se retrouve projeté au plus près de la musicienne pour un moment de partage intense incroyablement précieux.

Trésor folk de cette rentrée 2020, songs & instrumentals est un véritable bijou de songwriting dont se dégage une humanité complètement bouleversante. Transformant l’émotion brute qui a entouré sa genèse en une grâce lumineuse et enchanteresse, il impose définitivement Adrianne Lenker comme l’une des plus grandes (la plus grande ?) auteur-compositrice-interprète de sa génération. Une artiste qui en plongeant au plus profond de son âme et de son cœur nous aide à trouver notre propre chemin pour guérir nos peines tout en domptant nos peurs afin de garder foi en l’amour. Rarement la musique a sonné aussi belle, vraie, profonde et essentielle.

Lolo from Paris

Bonus : Reprise bouleversante d’un morceau de John Prine enregistrée fin mars, quelques jours seulement avant la disparition du légendaire songwriter américain

Date de parution de l’album : 23 octobre 2020

Pour en savoir plus : http://www.adriannelenker.com/ ou http://www.facebook.com/adriannelenkermusic

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