Two Saviors – Buck Meek [Keeled Scales / Modulor]

Troubadour des temps modernes depuis déjà près d’une dizaine d’années, d’abord en duo avec sa merveilleuse complice Adrianne Lenker puis en groupe au sein du formidable quartet américain Big Thief, Buck Meek trace également en toute discrétion mais avec brio son propre chemin solo et il nous le prouve de la plus belle des manières avec son second opus, Two Saviors, paru au cœur de l’hiver chez le précieux label indépendant texan Keeled Scales. Un album intimiste qui allie le sens de la narration de Townes Van Zandt ou John Prine à la décontraction musicale de Kurt Vile, et par là-même révèle un songwriter remarquable méritant toute notre attention.

Bijou intemporel, “Two Saviors” brille en premier lieu par la grande qualité de son écriture. Conteur hors pair, Buck Meek excelle en effet à dépeindre des scènes du quotidien ancrées dans la réalité de ses souvenirs tout en conservant une part de mystère suffisante pour que l’auditeur puisse y puiser sa propre interprétation et ainsi devenir un acteur à part entière de l’histoire. Un processus que définit parfaitement le terme pareidolia (paréidolie en français) utilisé en ouverture du disque et qui renvoie à cette capacité fascinante que possède le cerveau humain pour nous faire voir des choses familières à partir de formes abstraites et ainsi donner du sens à un ensemble qui nous est a priori étranger. Puisant son inspiration dans l’autobiographique (son divorce douloureux avec Adrianne Lenker et un déménagement qui le vit quitter le monde ultra urbain de New York pour la nature semi-sauvage du Topanga Canyon en Californie), Buck Meek parvient à trouver l’équilibre idéal entre spécificité du propos et transcendance du message. Préférant la poésie réconfortante des mots à la colère destructrice, il nourrit ses textes avec ses émotions les plus intimes dans le but de mieux les comprendre et au final les accepter, tout en offrant à l’auditeur l’espace nécessaire afin que ce dernier y découvre sa propre vérité. Il y parvient en nous faisant croiser la route de plusieurs personnages énigmatiques (Joe, Sam, Sue, Suzy, Annie), incarnations multiples de ses sentiments contrastés qui, en nous guidant avec beaucoup de sensibilité sur les pas d’un amour perdu, nous révèlent peu à peu les nombreux fantômes cachés au fond de nos propres cœurs.

Pour porter ses mots souvent gorgés de tristesse et de mélancolie, Buck joue admirablement de sa voix du sud (il est originaire du Texas), à l’accent légèrement traînant et nasillard. Une voix pas toujours très juste (c’est là tout son charme) mais source d’un réconfort bienvenu face aux feux intérieurs qui brûlent le chanteur. Afin d’éviter tout pathos inutile, il utilise également brillamment la musique. Au caractère très personnel de ses textes répondent ainsi la chaleur et la décontraction de l’orchestration. Enregistré dans les conditions du live à l’intérieur d’une vieille maison victorienne de la Nouvelle-Orléans, l’album a été façonné dans la spontanéité et la simplicité la plus totale. Une seule prise captée sur un magnétophone à bandes 8-pistes, aucun casque, des micros dynamiques, l’interdiction d’écouter les morceaux avant la fin du processus : tel a été le cadre fixé par le producteur et ami proche Andrew Sarlo (déjà aux manettes de l’ensemble des albums de Big Thief) à Buck et ses quatre compagnons de jeu habituels (Adam Brisbin à la guitare – Mat Davidson/Twain à la basse, pedal steel, guitare slide et au violon – Dylan Meek, son frère, aux claviers – Austin Vaughn aux percussions). Une approche brute, organique et instinctive qui permit de saisir l’incroyable complicité et énergie du groupe tout en conservant une vulnérabilité particulièrement touchante. L’occasion aussi pour le guitarise émérite d’un retour aux sources jouissif vers un son folk-rock lumineux aux accents country irrésistiblement sublimés, ici par une pedal steel caressante, là des lignes de guitare délicates capables d’une distorsion soudaine ou encore des claviers délicieusement enveloppants.

“L’enregistrement a été une guérison. Il a représenté un guide dans un moment foireux, et il contient mes observations du visible et de l’invisible. C’était comme un lieu sûr, un refuge. Donc je pense qu’il peut être un refuge aussi pour ceux qui en veulent un”, confie en interview Buck Meek au sujet de son disque. Voilà finalement parfaitement résumée l’essence première de Two Saviors. Un album épuré et intimiste, imprégné d’une triste mélancolie et en même temps brillant d’une chaude lumière réconfortante. Un album nourri de la profonde dualité qui habite l’être humain confronté à l’impermanence des choses de la vie. Un album qui en suspendant le temps permet de se détacher du monde tout en se sentant plus que jamais intimement lié à lui. Un album qui se révèle être le compagnon idéal pour nous aider à croire en demain quelles que soient les peines d’hier et aujourd’hui, puisque comme nous le rappellent magnifiquement les derniers mots du disque, “All our love will stay / To live again tomorrow”.

Lolo from Paris.

Bonus : Superbe reprise a cappella de Townes Van Zandt qui résonne comme une évidence aboslue…

Date de parution de l’album : 15 janvier 2021

Pour en savoir plus : http://www.buckmeekmusic.com/ ou http://www.facebook.com/buckmeeksongs

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