A Common Turn – Anna B Savage [City Slang]

“Une décharge émotionnelle brute et foudroyante ressentie dès les premières minutes. Voilà comment tout a commencé entre Anna B Savage et moi. C’était en février.” C’est avec ces mots un peu hésitants que, sonnée par l’intensité de la découverte musicale, je débutais ma chronique du 1er EP d’Anna B Savage sorti en 2015. Le temps a passé, et alors que la jeune femme nous offre enfin son 1er album, le somptueux A Common Turn, je réalise que rien n’a changé. Malgré six longues années de silence, les frissons resurgissent dès les premières secondes tandis que le flux des émotions submerge toujours aussi intimement. Non, rien n’a changé. Et la beauté si particulière qui enveloppe ce disque vient immédiatement me rappeler à quel point la londonienne (récemment installée à Dublin) m’a manqué.

A première vue, Anna semble d’ailleurs inscrire son album dans la continuité directe de son EP. Un songwriting percutant, une interprétation habitée, une direction artistique volontairement épurée : les éléments fondateurs de sa signature musicale sont plus que jamais présents et continuent d’illuminer chacun des nouveaux titres proposés. Pour autant, la genèse de ce disque fut tout sauf un long fleuve tranquille et l’immersion progressive dans l’écoute de ses dix morceaux laisse finalement peu à peu entrevoir l’étendue du chemin réellement parcouru depuis 2015.  

Etalée sur quatre longues années, l’écriture du disque, difficile et souvent contrariée, s’est en effet nourrie des nombreux bas (et des quelques hauts, plus rares) qui ont marqué la vie de la jeune femme (une dépression, un blocage artistique, la fin d’une relation toxique, deux grands voyages à l’autre bout du monde, une thérapie) avant qu’elle ne parvienne enfin à “s’aimer à nouveau” (ce sont ses mots) et à (re)créer. Et si Anna nous avait habitués à une sincérité totale, les confessions ultra personnelles qu’elle nous livre ici dépassent en intensité tout ce qu’elle avait pu partager jusque-là. Dans une mise à nu déchirante, elle dissèque ainsi sans filet ses souffrances et ses peurs les plus intimes pour mieux avancer vers elle-même et au final se (re)trouver. La lente et douloureuse décomposition du sentiment amoureux (“A Common Tern”, “Corncrakes”, “Baby Grand”), la solitude insondable de l’artiste (“Dead Pursuits”, “Hotel”), l’apprentissage raté de la sexualité (“One”), la découverte jouissive du plaisir solitaire (“Chelsea Hotel #3”), chaque sujet est abordé sans tabou et de front avec une plume aiguisée, experte en mots directs, souvent crus certes, mais toujours profondément humains et gorgés de poésie. Capturant brillamment des instants de vie quotidienne très précis (une situation, un film, une musique, un objet), la narration, concise, se concentre sur l’essentiel et saisit par la puissance émotionnelle du propos. Ecorchée, Anna affronte ses démons avec une franchise rare et interroge l’intégrité de ses sentiments pour finalement découvrir que ce n’est qu’en acceptant pleinement sa propre vulnérabilité que l’on peut reprendre le contrôle sur soi-même. La libération est à ce prix.

Pour porter ses mots toujours très soigneusement choisis, la jeune femme sait aussi parfaitement utiliser son instrument sans aucun doute le plus remarquable et précieux de tous, sa voix. Une voix incroyablement expressive qui impressionne par sa tessiture, du murmure caressant délicatement le cœur à la puissance submersive figeant le sang. Ici délicieusement apaisante, là redoutablement transperçante, cette voix magistrale et complètement unique évoque un acrobate en équilibre sur le fil fragile des émotions humaines, capable de suspendre le temps, comme sur ce sublime passage a cappella qui traverse “Corncrakes”. Non sans rappeler le talent de ses illustres aînés Kate Bush ou My Brightest Diamond, Anna émerveille par la maîtrise absolue de son chant, plus assuré que jamais, et s’impose définitivement comme l’une des voix les plus fascinantes de la scène indépendante. Une voix qu’elle habille également ici d’un son plus ambitieux que par le passé. Derrière le minimalisme de façade une nouvelle fois affiché (Anna et son producteur William Doyle alias East India Youth sont les deux seuls musiciens à jouer sur l’album), le soin accordé à la production révèle en effet une complexité sous-jacente captivante. Une richesse qui se dévoile dans les nombreuses ruptures de rythme mais aussi tous les chemins de traverse empruntés par les morceaux, depuis une base folk délicate jusqu’à des envolées rock absolument irrésistibles (“A Common Tern”, “Corncrakes”) et des détours plus ouvertement pop, voir même presque expérimentaux, aux couleurs électroniques ou new-wave (“A Steady Warmth”, “BedStuy”, “Two”). En entremêlant habilement mélodies acoustiques enveloppantes, riffs électriques incisifs et beats industriels entêtants, les deux musiciens délaissent les constructions conventionnelles trop évidentes au profit d’un son créatif qui, à la ligne droite, préfère toujours la ligne brisée et la tension permanente afin de répondre aux émotions brutes partagées.

“Le doute est l’école de la vérité” a écrit le peintre Francis Bacon. En affrontant courageusement son insécurité, Anna B Savage réussit précisément à découvrir sa propre vérité, celle de femme et d’artiste d’abord, celle de ses relations aux autres aussi. Un voyage cathartique et émancipateur qu’elle retranscrit avec une sincérité désarmante sur les dix morceaux captivants de A Common Turn, premier album à la puissance émotionnelle rare, incroyablement inspiré et inspirant, qui envoûte l’âme tout en transperçant le cœur. Une œuvre accomplie qui révèle une auteure-compositrice-interprète singulière et sera à n’en pas douter l’un des très grands disques de 2021. Puissions-nous ne pas avoir à attendre six longues nouvelles années pour en découvrir la suite…

Lolo from Paris

Bonus : Superbe version acoustique du morceau “A Common Tern” enregistrée dans le cadre somptueux du Barbican Conservatory à Londres

Date de parution de l’album : 29 janvier 2021

Pour en savoir plus : https://www.annabsavage.com/ ou https://www.facebook.com/AnnaBSavage/

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