Ignorance – The Weather Station [Fat Possum Records]

“Le piano est un instrument plus grand que nous, il produit un son imposant même si on le touche à peine. Pour moi, jouer au piano est une expérience bouleversante, délicieuse, et même sensuelle”, confie Tamara Lindeman à l’occasion de la sortie de son cinquième album (le premier chez le label indépendant américain Fat Possum), Ignorance. Ces mots pourraient à eux seuls parfaitement résumer l’ensemble des sensations qui saisissent l’auditeur à l’écoute de ce nouveau disque majestueux. Un disque que la canadienne de Toronto, aux commandes du projet The Weather Station depuis 15 ans, a, pour la première fois, écrit précisément au piano plutôt qu’à la guitare et qui, tout en confirmant son talent pour le songwriting, révèle aussi la vraie mesure de son ambition artistique en nous emportant dans un voyage musical luxuriant, légèrement déstabilisant au début certes, incroyablement enthousiasmant et fascinant au fil des écoutes.

Ecrit en solo durant l’hiver 2019 mais enregistré en groupe (pas moins de 14 musiciens, tous membres émérites de la scène féconde de Toronto, sont crédités !) durant le printemps suivant, “Ignorance” est de fait une œuvre réellement captivante. Refusant toute répétition ou classement dans un seul genre musical, Tamara Lindeman poursuit ici son exploration sonore avec une maîtrise absolument incroyable. Délaissant les espaces folk épurés auxquels elle nous avait habitués, elle choisit ainsi de désormais s’immerger dans des territoires résolument pop en s’abandonnant à des rythmes entraînants complètement inédits. Une mue inattendue qui la mène sur les chemins lumineux d’une pop orchestrale gorgée d’émotions et de romantisme, dans ses sonorités eighties terriblement addictives (“Tried To Tell You”, “Parking Lot”), comme dans ses envolées délicieusement symphoniques (“Wear”) ou ses échappées jazzy irrésistibles (“Robber”), pour au final toucher en plein cœur (“Trust”). D’une grande richesse (piano, claviers, cordes, instruments à vent, percussions, basse, guitares, se mélangent voluptueusement au gré des courants dominants qui traversent les différents titres), l’instrumentation parvient à toujours trouver l’équilibre parfait entre opulence et sincérité, et conserve ainsi en permanence une grande élégance, sans aucune esbrouffe outrancière, ni sensiblerie déplacée. En décidant d’enregistrer dans les conditions du live puis en accordant un soin particulier au mixage et à la production, la canadienne et son complice pour l’occasion, le montréalais Marcus Paquin (Arcade Fire, The National), ont ainsi façonné un son d’une puissance émotionnelle rare, fastueux dans la forme mais constamment authentique sur le fond.

Une authenticité nécessaire pour ne pas galvauder le sens profond des mots partagés. Parolière hors pair, Tamara Lindeman démontre en effet ici une nouvelle fois son talent pour la narration en confrontant l’excessivement intime (le destin du couple) à l’universel (la survie de notre planète). Le délitement du sentiment amoureux et la difficulté à se connecter aux autres font ainsi écho au dérèglement climatique et à la violence intrinsèque au système néo-libéral dans des textes souvent sombres et mélancoliques, où la poésie des mots adoucit toutefois la confusion des émotions. Bien qu’engagés, les textes de la canadienne préfèrent au militantisme trop direct le chemin plus subtil d’une prise de conscience suggérée et conservent à cet effet une part de mystère dans laquelle l’auditeur est invité à trouver ses propres réponses. Sans complaisance mais en offrant des clés de lecture multiples, la plume experte de la canadienne jongle ainsi habilement entre descriptions ultra réalistes et mise en abstraction du message pour disséquer la douleur ou le désordre émotionnel et ainsi esquisser le chemin vers un horizon plus lumineux. Un travail d’émancipation salutaire qu’elle nous délivre en suivant un phrasé en tout point remarquable (la jeune femme est une ancienne actrice) porté par une voix aussi gracieuse qu’envoûtante, lorsqu’elle joue avec les instruments ou juste avec elle-même.

A la fois pleinement lucide et totalement libérée, The Weather Station habille désormais sa profonde sensibilité folk originelle d’une sophistication orchestrale inédite et le résultat est absolument remarquable. Légèrement déconcertant pour les fans de la première heure, Ignorance dévoile au final une artiste au sommet de son art. Une artiste majeure capable, dans ses expérimentations pop, d’un lâcher prise musical incroyablement jouissif, mais une artiste également plus assurée que jamais dans le maniement des mots et du langage. Il impose ainsi définitivement son auteure-compositrice-interprète comme l’une des plumes et des voix les plus essentielles du songwriting contemporain. Par son indépendance et son audace musicale, Tamara Lindeman suit avec panache les traces de son illustre aînée Joni Mitchell et nous offre ce qui pourrait bien déjà être le plus bel album de cette année 2021.

Lolo from Paris

Bonus : Juste pour le plaisir, retour sur l’un des climax de l’album, la somptueuse et déchirante ballade au piano “Trust”

Date de parution de l’album : 5 février 2021

Pour en savoir plus : http://www.theweatherstation.net/ ou https://www.facebook.com/TheWeatherStn

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