An Overview on Phenomenal Nature – Cassandra Jenkins [Ba Da Bing Records]

Immergée dans la scène indépendante new-yorkaise depuis sa plus tendre enfance (elle est la fille de musiciens bohèmes du West Side), Cassandra Jenkins fait partie de ces artistes de l’ombre dont le talent, reconnu et recherché par leurs pairs, reste encore malheureusement inconnu du grand public. Si le visage de l’américaine a été aperçu aux côtés des incontournables Craig Finn (The Hold Steady), Eleanor Friedberger (The Fiery Furnaces) ou encore Kevin Morby, peu d’entre nous sont ainsi familiers avec l’œuvre personnelle que la jeune femme bâtit en toute discrétion depuis près de dix ans déjà. Puissent les choses enfin changer avec la sortie de son second album, le superbe An Overview on Phenomenal Nature.Un disque tout en élégante délicatesse, qui, derrière un sens de l’écriture remarquable, révèle une voix magnétique dont il est difficile de se détacher une fois que l’on y a goûté.

Enregistré à Brooklyn en octobre 2019 avec le producteur et multi-instrumentiste Josh Kaufman (Bonny Light Horseman, The National, The War On Drugs), “An Overview on Phenomenal Nature” est en premier lieu le fruit d’une belle et heureuse rencontre artistique entre deux talents singuliers – Jenkins (voix, guitare) et Kaufman (guitare, basse, banjo, harmonium, piano, synthé, orgue) – accompagnés pour l’occasion de quelques invités de choix (dont notamment JT Bates aux percussions et Stuart Boogie au saxophone). Ne disposant que de peu de temps, les deux musiciens ont réussi à façonner en moins d’une semaine une œuvre à la fois ultra-sensible et lumineuse sur laquelle la new-yorkaise, arrivée en studio avec seulement quelques bribes de textes et de mélodies, a décidé de lâcher prise pour se laisser pleinement guider par son instinct et l’inspiration du moment. S’éloignant des terres indie pop et americana de son premier opus (le recommandé “Play Till You Win” paru en 2017), elle donne ainsi à entendre un son désormais plus mature et un peu moins immédiat, qui captive par sa grande richesse intérieure. Subtilement arrangée et habillée de mille détails (le souffle sensuel du saxophone, la finesse des cordes, la douceur enchanteresse de la flûte, la caresse feutrée de la batterie, la légèreté des lignes de guitares), la musique s’affranchit des genres pour librement embrasser, ici l’indie rock raffiné (“Michelangelo”), là une art pop brillamment teintée de jazz (“Hard Drive” – sommet de l’album et sans aucun doute l’un des plus beaux morceaux entendus cette année), plus loin une douce folk ambiante (“Ambiguous Norway”, “Hailey”) ou orchestrale (“Crosshairs”), avant de finalement nous inviter, en conclusion de l’opus, à la méditation sur une longue plage instrumentale qui incorpore les sons naturels d’une promenade contemplative dans Central Park (“The Ramble”).

A l’intérieur de l’enveloppe musicale très organique ainsi imaginée, la new-yorkaise dépose ses textes intimistes avec une sincérité profondément émouvante. Explorant le thème de l’impermanence des choses de la vie et plus précisément la confusion des sentiments et les blessures provoquées par la séparation ou le deuil (I’m a three legged dog / working with what I got / and part of me will always be / looking for what I lost ” – “Michelangelo”), elle parvient à réconcilier cœur et psyché en associant le concept de résilience à des moments de vérité simple du quotidien et de connexion aux autres. Observatrice assidue du monde qui l’entoure, la jeune femme capte ainsi avec un talent rare l’humanité présente en chacun de nous et, d’une plume élégante et poétique, dessine une galerie de portraits saisissants où l’on croise des étrangers (une gardienne de musée, un conducteur d’auto-école, une voyante, un pêcheur) ou des proches (amis et famille) qui servent de révélateurs à son propre voyage introspectif (“ All I want is to fall apart / in the arms of someone / entirely strange to me / in your eyes I see the panoply / all the people inside me” –  “Crosshairs”). “Je suis une personne excessivement sensible. Parfois, j’absorbe vraiment l’énergie des autres, pour le meilleur ou pour le pire, et cela m’affecte profondément. Une personne sensible comme moi doit rester prudente mais la plupart du temps c’est une bénédiction. Je suis fascinée par les gens”, confie l’américaine. Sa profonde empathie bouleverse d’ailleurs aux larmes lorsqu’elle évoque le souvenir du regretté David Berman (Silver Jews) qu’elle devait accompagner à la guitare au sein des Purple Mountains mais qui a tragiquement mis fin à ses jours la veille du début de leur tournée en août 2019. Un drame dont l’onde de choc traverse le disque et qui plane explicitement sur les deux titres poignants “New Bikini” et “Ambiguous Norway” (“Farewell purple mountains / I see a range of cumulous / the majesty’s transmutation / distant, ambiguous / the skies replace the land with air / no matter where I go / you’re gone, you’re everywhere”). Loin cependant de tout pathos, les mots de la jeune femme cherchent en permanence à capter la lumière réconfortante de la vie derrière le chaos et s’appuient pour cela sur le pouvoir cathartique de la nature, très présente dans les textes (“Baby, go get in the ocean / when you’re bruised or scraped or any kind of broken / the water, it cures everything” – “New Bikini”). “Je suis totalement fascinée par le croisement de la psychologie et de la géographie. Au cœur de l’album on retrouve précisément l’idée que chacune des personnes que je croise possède une sagesse à partager et que nos environnements physiques ont un impact essentiel sur notre psyché et nos rencontres. Nous avons les capteurs pour recevoir la sagesse de notre environnement naturel et devrions toujours faire le maximum pour être davantage à l’écoute”, résume-t-elle ainsi en interview.

Ces bouts de sagesse glanés au fil de ses rencontres citadines ou échappées belles à l’abri de l’agitation urbaine, la new-yorkaise les partage avec nous d’une voix chaude et apaisante qui, entre spoken word et chant, préfère le murmure réconfortant à la pure performance vocale. Une voix remarquablement posée et d’une extrême douceur qui n’est pas sans rappeler celle de la merveilleuse Julie Byrne avec laquelle elle partage cette faculté rare de complètement envoûter dès les premières secondes.

Baume salvateur à l’attention des âmes blessées, An Overview on Phenomenal Nature fait partie de ces albums cocons qui invitent à l’abandon de soi et suspendent le temps. A la fois délicieusement atmosphérique et irrésistiblement immersif, il offre à entendre et surtout ressentir un voyage introspectif inspiré et inspirant dont chacun.e pourra se nourrir pour avancer. Bande-son d’une résilience aussi authentique que bouleversante, il s’inscrit en à peine plus de 30 minutes parmi les bijoux musicaux de ce début d’année. Puisse la lumière harmonieuse qu’il dégage également révéler au plus grand nombre le talent de cette artiste précieuse qu’est Cassandra Jenkins.

Lolo from Paris

Bonus : Retour sur la très belle session Audiotree Live enregistrée à Chicago en février 2018 pour accompagner la sortie du 1er album de Cassandra

Date de parution de l’album : 19 février 2021

Pour en savoir plus : http://cassandrajenkins.com/ ou http://www.facebook.com/CassandraJenkinsOfficial   

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