Saturday Moon – Chantal Acda [Glitterhouse Records]

“La musique est la langue des émotions”, a fort justement écrit le philosophe Emmanuel Kant. Lorsque ses interprètes l’habitent pleinement, la musique peut aussi parfois, dans un ultime élan salvateur, réussir à élever nos âmes et de ce fait nous délivrer des contingences matérielles du quotidien. L’exercice est périlleux et demande aux artistes une honnêteté d’exécution totale. Rares sont ceux qui y parviennent complètement. La néerlandaise et belge d’adoption Chantal Acda fait précisément partie de ceux-là et nous le prouve de la plus belle des façons sur son cinquième album studio Saturday Moon. Un disque magnifique qui, grâce à la formidable force intérieure qu’il transmet, parvient à miraculeusement nous transporter au-dessus de la sombre folie du monde qui nous entoure.

Imaginé à l’origine comme un projet intimiste et solitaire en raison de l’épidémie de COVID, “Saturday Moon” a de fait très vite dépassé son cadre imposé initial pour finalement tracer une voie alternative originale, affranchie des interdits du présent. Se fixant pour seule limite acceptable le ciel et refusant tout formatage pré établi, Chantal a ainsi décidé de briser l’isolement contraint lié au confinement en appelant ses amis musiciens les plus chers à la rejoindre pour façonner avec elle une œuvre chorale, reflet de leur besoin partagé de (re)connexion aux autres et de leur passion commune pour la musique. Pas moins de 18 artistes ont, depuis leurs domiciles respectifs d’Anvers, Bruxelles, Gand, Reykjavik, New York ou Duluth, répondu présents et formé à distance le super groupe sans aucun doute le plus excitant du moment. Parmi ceux-ci, on retrouve des partenaires réguliers de la néerlandaise, au premier rang desquels son compagnon de vie, le percussionniste Eric Thielemans, avec qui elle co-produit pour la première fois le disque, ainsi que le bassiste Alan Gevaert (dEUS) et le jeune trompettiste de talent Niels Van Heertum. On y croise aussi des invités de choix plus rares, tels Alan Sparhawk et Mimi Parker du groupe culte Low, le guitariste légendaire Bill Frisell, le multi-intsrumentiste Shazad Ismaily (Tom Waits, Lou Reed, Bonnie “Prince” Billie) ou encore l’islandais Borgar Magnasson (Björk, Sigur Rós) et le congolais Rodriguez Vangama (Papa Wemba, Werrason, Jean Goubald). Ensemble, ils façonnent une indie folk orchestrale captivante, portée par la somme de leurs talents singuliers réunis en un tout qui transcende chacune de ses individualités. Délaissant l’empreinte néo-classique ou les expérimentations sonores de ses précédents albums, Chantal opte ici pour une orchestration au jeu direct et instinctif, tout en s’aventurant avec succès sur un terrain musical plus électrique que d’habitude. L’occasion pour l’artiste de s’ouvrir à de nouveaux horizons qui siéent merveilleusement à son univers expressif et à l’intensité des émotions partagées. “Quand j’ai commencé l’album, j’en avais une idée très claire et très simple, une idée encore très organisée d’une certaine manière : un microphone et seulement moi dans la pièce. Mais ensuite, je me suis sentie seule, alors j’ai commencé à renouer avec des gens que j’aime vraiment beaucoup musicalement. Il n’y avait personne à la production pour me dire d’arrêter. Je me sentais un peu hors de contrôle et j’ai adoré cela. C’était une façon de célébrer cette partie de moi qui est assez chaotique et impulsive. Et je suppose que c’est une partie de moi que je n’avais pas encore vraiment approchée dans ma musique”, résume la musicienne en interview. Une démarche audacieuse qui s’épanouit notamment sur l’époustouflant “Disappear” avec sa montée en puissance flamboyante jusqu’au déluge sonore final ou encore l’entraînant “Wolfmother” au groove totalement irrésistible. Riche et luxuriante (violon, trompette, piano, contrebasse, basse, percussions accompagnent les guitares acoustiques et électriques), l’instrumentation se laisse aller à un lâcher prise excitant sans pour autant jamais perdre son incroyable faculté à dessiner des atmosphères douces et élégantes dont la beauté est saisissante (“Conflict of Minds”, “Time Frames”, “Waiting”).

Une beauté qui s’incarne également dans l’instrument sans aucun doute le plus précieux de l’album, la voix de Chantal. Empreinte d’une fragilité absolument bouleversante (le nom de Beth Gibbons vient souvent à l’esprit, notamment sur le sublime et poignant “Conflict of Minds”), la voix claire et envoûtante de la chanteuse offre aux morceaux une unité de ton remarquable malgré la diversité des ambiances traversées et le grand nombre de musiciens invités. Une voix pure et authentique qui trouve un écho majestueux dans les chœurs mixtes qui ponctuent le disque (“Disappear”, “Back Against The Wall”, “Time Frames”, “Waiting”), rappelant au passage le fascinant travail d’exploration sur la voix mené par la chanteuse sur le superbe “Pūwawau” sorti en 2019. Délicieusement entremêlées, les voix portent avec une émotion démultipliée les thèmes fétiches de la néerlandaise que sont l’impermanence de la vie, le manque lié à l’absence ou à la perte d’êtres chers, l’amour de la nature, ou encore notre besoin essentiel de connexion aux autres malgré la grande difficulté à communiquer ensemble. Des sujets graves et souvent sombres que la songwriter aborde avec une humanité et une poésie qui touchent immanquablement en plein cœur.

When you’re scared and laying on the ground / Know that I’m always here to fight for you” chante Chantal Acda sur le morceau final “Waiting”. Voilà probablement résumer en quelques mots toute l’essence du somptueux Saturday Moon. Un disque protecteur qui permet d’entrevoir la lumière de l’espoir derrière l’obscurité du chaos. Un disque cathartique qui transforme chaque doute, échec ou blessure de la vie en une force précieuse pour continuer à avancer. Un disque bouleversant qui puise dans notre humanité sa raison d’être et dans la beauté de la musique partagée son essentialité. Un disque précieux qui réussit à faire chanter l’âme de celles et ceux qui l’écoutent.

Lolo from Paris

Bonus : Superbe captation sonore de Chantal Acda en duo avec le légendaire guitariste américain Bill Frisell à l’occasion du festival Jazz Middelheim 2018

Date de parution de l’album : 26 mars 2021

Pour en savoir plus : http://www.facebook.com/chantalacdamusic ou http://chantalacda.com/       

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