The Invisible Comes To Us – Anna & Elizabeth [Smithsonian Folkways Recordings]

N’en déplaise à Jean de La Bruyère, qui dans ses célèbres “Caractères” affirme “tout est dit et l’on vient trop tard”, il est des artistes contemporains qui possèdent ce don unique de transfigurer le passé pour lui donner une beauté inédite, tout à la fois riche de son histoire et incroyablement moderne dans sa forme. Le duo folk américain Anna & Elizabeth vient nous le rappeler de la plus belle des façons dans son nouvel album, le troisième à date mais le premier chez Smithsonian Folkways, le superbe The Invisible Comes To Us.

Pensé comme un hommage vibrant au folk appalachien traditionnel, le disque trouve ainsi ses origines dans le cœur même de la musique populaire des Etats-Unis. Une musique que le duo connaît parfaitement et pratique ensemble depuis sept ans déjà, avec une complémentarité étonnante : au son, la multi-instrumentiste nordiste Anna Roberts-Gevalt, qui de son Vermont natal à la scène avant-gardiste de Brooklyn, a façonné son art en étudiant intensément guitare, banjo et violon, au chant la sudiste de Virginie Elizabeth LaPrelle, l’une des plus belles voix de la scène folk actuelle et joueuse de banjo émérite. De leur amour commun pour la musique folk est née une profonde complicité qui les conduit aujourd’hui à partager l’histoire de cette musique populaire en ramenant sous la lumière du 21ème siècle des morceaux tombés depuis longtemps dans l’oubli. Des morceaux principalement écrits dans les années 40, qu’elles ont sélectionnés avec soin à l’issue de longs mois de recherches passés dans les archives musicales de leurs états respectifs (les collections Helen Hartness Flanders du Middlebury Collège et celles de Margaret MacArthur du Vermont Folklife Center pour Anna, les collections Chuck and Ann Perdue de Charlottesville et celles du Blue Ridge Institute du Virginia’s Ferrum College pour Elizabeth) puis de plusieurs voyages d’études menés sur les lieux mêmes de la genèse des morceaux il y a plus de 70 ans. “Ces titres ne sont pas nés dans des bibliothèques. Ils viennent de maisons, de lieux magnifiques à travers la campagne américaine. Je voulais donc que cette expérience de vie soit partie prenante de mon expérience avec la musique. Voir les paysages décrits, rencontrer des personnes directement liées aux chansons, constitue une part essentielle du processus de création. De là naît vraiment le plaisir de redonner vie à des morceaux oubliés dans les sous-sols des bibliothèques” résume Anna.

Une matière première gorgée d’histoire(s) (un seul titre, “Woman Is Walking”, est une composition entièrement inédite), dont le duo extrait toute la force originelle avant de l’enrichir d’une enveloppe sonore incroyablement moderne et créative. Cuivres, cordes, claviers, flûtes, percussions, boucles électroniques : la palette instrumentale utilisée s’éloigne des seuls standards épurés du folk traditionnel (guitare / banjo / violon) pour revêtir une diversité musicale exquise qui jamais ne devient excessive. Un méticuleux travail de déconstruction puis de reconstruction sonore mené avec l’aide de dix musiciens, dont le percussionniste Jim White (The Dirty Three, Xylorious White, Cat Power, PJ Harvey, Bill Callahan) ou la joueuse de pedal steel Susan Acorn, et impeccablement co-dirigé par le tandem Anna Roberts-Gevalt – Benjamin Lazar Davis (Okkervil River, Cuddle Magic). L’expérimentation musicale ainsi menée permet la rencontre délicieusement improbable du folk avec l’ambient (“Jeano”), le free jazz (“Irish Patriot”), la musique avant-gardiste (“Ripest Of Apples”, “Virginia Rambler”), le drone (“Farewell To Erin”) ou bien encore le spoken word (“By The Shore”) pour un plaisir d’écoute incomparable, passé un effet de surprise potentiellement déroutant au prime abord.

L’écrin très contemporain construit autour des compositions d’origine souligne avec force l’intemporalité du propos véhiculé dans les textes et lui offre un écho universel inédit dans le monde d’aujourd’hui. Les thèmes abordés, l’exil, la guerre, l’amour, la mort, prennent une résonnance nouvelle au travers de la voix merveilleusement expressive d’Elizabeth et des harmonies vocales envoûtantes des deux artistes, nous faisant au final presque oublier qu’ils ont trouvé leur inspiration première il y a bien longtemps déjà. “Oh if I were Queen of France or still better Pope of Rome / I’d have no fighting men abroad, nor weeping maids at home / All the world should be at peace and the right should be the might / I’d have all that made the quarrelling the only ones to fight” entend-on ainsi sur le bouleversant “Jeano”, complainte pacifiste au pouvoir d’évocation totalement intact.

Tout à la fois traditionnel et expérimental, délicat et déconcertant, The Invisible Comes To Us est sans aucun doute l’un des albums les plus audacieux et créatifs entendus cette année, l’un des plus beaux aussi. Il nous révèle deux artistes au talent rare, capables de définitivement réconcilier Anciens et Modernes en offrant une nouvelle vie présente à des trésors du temps passé. “Nous croyons au pouvoir des histoires. Ce qui nous inspire c’est précisément le fait que ces vieilles histoires soient toujours aussi magiques après toutes ces années”, confient Anna et Elizabeth. Tout est dit.

Lolo from Paris

Bonus :

Version live et épurée de l’un des morceaux de l’album donnée à la plateforme numérique New Sounds le mois dernier


Date de parution de l’album : 30 mars 2018

Pour en savoir plus : http://www.annaandelizabeth.com/ ou

http://www.facebook.com/annaandelizabeth/

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